Dumoulin. E, Paoli-Gagin. V, Sautarel. S, Rapport, Sénat, Paris, octobre 2025, 103 p.
Les valeurs qui sous-tendent les choix économiques sont plus que jamais au coeur des enjeux, à l’aube des grandes mutations qui se dessinent pour les décennies à venir. En effet, « dans des sociétés en quête de sens, que restera-t-il à l’horizon 2050 des logiques actuelles de croissance, de profit, de compétition ? Comment se mesureront la prospérité et la solidarité intergénérationnelle ? Assistera-t-on à une recomposition des valeurs et à l’émergence de nouvelles priorités fondées par exemple sur la sobriété, la résilience, la santé et le bien-être? ».
Nos paradigmes se révèlent ainsi inadaptés à la prise en compte des problématiques de long terme, note par ailleurs ce rapport. « De nombreuses composantes de la nature ne sont pas intégrées dans les outils et les analyses stratégiques, tandis que la prise en compte du bien-être social reste pour le moins secondaire ».
Quelles sont les valeurs qui guideront les acteurs économiques dans un monde appelé à évoluer autrement pour protéger le vivant ?
Du point de vue des valeurs économiques et du niveau de richesse, les premières sociétés humaines ont connu pendant des millénaires une extraordinaire stabilité. Les études anthropologiques montrent que « leur désir portait non sur la croissance économique, mais sur la perpétuation de leur état initial à travers le temps. Ces sociétés se structurent autour de la reproduction des valeurs qui leur ont été léguées par leurs ancêtres. Pour Marcel Gauchet, ce respect d’un ordre préétabli correspond à une reconnaissance de dette de sens envers les fondateurs ».
Alors même qu’elles auraient la capacité de produire davantage, « ces sociétés premières assurent d’abord leur subsistance, ce qui occupe relativement peu de leur temps. La notion de stock est absente ».
C’est la révolution industrielle de la fin du XVIII -ème siècle qui marque une accélération de la croissance et le début d’une élévation du niveau de vie dont les premiers effets apparaissent en Grande-Bretagne.
Aucun indicateur synthétique de suivi de l’activité économique n’existait avant la crise des années 1930. L’invention du produit intérieur brut (PIB) par la Commission Kuznets en 1934, à la demande du Congrès américain, permet pour la première fois de « disposer d’un agrégat économique d’ensemble et d’évaluer les effets négatifs de la Grande Dépression à la suite de la crise de 1929 ».
En quelques années, le PIB devient la métrique de référence de la performance économique : les accords de Bretton Woods de 1944 conduisent à son adoption par le monde entier. Le PIB devient une norme universelle et le PIB par habitant l’indicateur majeur permettant de comparer les pays.
Dès les années 1930, la valorisation de la croissance comme moteur de progrès généralisé conduisait John Maynard Keynes à imaginer un décuplement du niveau de vie dans les pays développés dans le siècle à venir et à envisager que l’humanité puisse à ce terme être libérée de toute nécessité économique après avoir atteint un « point terminal d’abondance ».
La prospérité, fondée sur un renouvellement technologique continuel et une croissance économique plus rapide que la croissance démographique, a permis « l’élévation du niveau de vie, la réduction de la pauvreté, l’allongement de l’espérance de vie et, plus globalement, une amélioration concrète des conditions de vie pour une large partie de la population dans les pays industrialisés. La croissance du revenu par tête s’est imposée comme un indicateur central de la prospérité ».
Un siècle après Keynes, la croissance économique continue d’être valorisée non dans l’objectif ultime d’atteindre un état stationnaire d’abondance, mais comme un outil indispensable pour garantir le bien-être collectif et une condition dont découlent toutes les autres.
Or, construit pour mesurer la croissance de la production de richesses marchandes, « le PIB est censé, lorsqu’il augmente, entraîner une hausse du taux d’emploi et des revenus, et par conséquent une amélioration des conditions de vie et de la santé ».
Si une corrélation existe entre ces grandeurs, le PIB ne donne qu’une image très restrictive de la richesse :
« - centré sur les flux, il ne tient pas compte du capital, des inégalités de revenus, de la répartition des richesses produites et du bien-être, qui influent sur la bonne santé d’une nation ;
- il compte pour nulles de nombreuses activités au coeur de la vie sociale comme le travail bénévole ou domestique ;
- il considère à l’inverse comme utiles toutes les productions, y compris celles qui n’apportent pas de bénéfices à la société, qui lui sont nuisibles, ou qui empêcheront de générer de la valeur à long terme pour les générations futures ».
Dans le même temps, le PIB « invisibilise » les coûts du développement économique liés aux dommages écologiques et ne donne pas d’indications sur l’évolution des patrimoines critiques tels que la nature ou la santé.
Il ignore aussi « le coût implicite du préjudice climatique, lequel se traduit non seulement dans la productivité, l’emploi, la valeur d’actifs tels que les rendements agricoles, mais aussi dans les efforts de décarbonation et les politiques de restriction des émissions ».
Dès 2009, la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi sur la mesure de la performance économique et du progrès social soulignait qu’en raison d’un emploi excessif ou inadapté du PIB, « ceux qui s’efforcent de guider nos économies et nos sociétés sont dans la même situation que celle de pilotes qui chercheraient à maintenir un cap sans avoir de boussole fiable ».
Dans ces conditions, la question n’est plus de savoir si le PIB doit rester la métrique de référence, mais davantage de comprendre pourquoi il l’est toujours.
C’est la raison pour laquelle, l’Agence européenne pour l’environnement plaide globalement pour « l’adoption d’une vision plus large que le PIB, valorisant le bien-être, la justice sociale et la résilience écologique. Elle appelle à se servir de l’ensemble de ces alternatives comme autant d’inspirations complémentaires pour orienter la société vers une transition juste et durable ».
Rubrique « Lu Pour Vous »
18 décembre 2025