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«Des enjeux du développement des technologies d’information et de communication au Maroc»

«Des enjeux du développement des technologies

d’information et de communication au Maroc»

Yahya El Yahyaoui

1- Permettez moi, de prime abord, de remercier les organisateurs de ces journées culturelles sur les « Enjeux et défis de la société de l’information au Maroc » non seulement pour l’honneur qu’ils m’ont fait en m’invitant à y présenter une communication, mais aussi et surtout pour l’intérêt qu’ils portent à ce débat naissant, quoique encore balbutiant sur les enjeux et les défis de ce que je qualifierai d’emblée de « rhétorique » articulée autour de la notion et du concept de société de l’information.

2-  Je commencerai cette intervention par indiquer tout d’abord, que la notion (ou le concept) de « société de l’information », fortement et largement véhiculée par les médias, par les discours ambiants et même par certaines études (sérieuses dans la plupart d’entre elles) ; cette notion n’a pas encore de sens précis.

Toutefois, la plupart des personnes concernées par les transformations structurelles qu’une telle notion évoque, s’accorderaient pour dire et pour reconnaître qu’à travers ces mutations, c’est pratiquement l’ensemble de ce qui constitue le lien social, les formes de communication et la constitution des savoirs au sein d’une société qui allait se trouver touché et foncièrement affecté.

Comment alors saisir la dynamique d’une aussi large évolution pour en éviter les blocages éventuels et pour en promouvoir les aspects positifs potentiels ?

Sans chercher à répondre complètement à cette grande interrogation, il faudrait peut-être se limiter, en l’état actuel des choses, à en préciser les structures et en déterminer les enjeux.

C’est la raison pour laquelle, la démarche la plus simple, et probablement la plus féconde, consisterait à essayer d’appréhender ces défis et ces enjeux (puisque c’est de cela qu’il s’agit en dernière instance) à travers leur contexte global (pour en cadrer la problématique) avant d’essayer de voir ce qui pourrait être (ou semblerait être) les enjeux et les défis pour le Maroc.

3- Pour comprendre, à mon sens, ce qu’est une société de l’information, dans son contexte global, il faudrait commencer par mettre le doigt sur trois grandes transformations qui ne cessent, au fil du temps, de connaître des interdépendances de plus en plus croissantes :

(*)- La première de ces transformations est relative à l’importance de plus en plus grandissante de l’information et de la communication (et des technologies s’y rapportant notamment) dans les économies et les sociétés.

Qu’il s’agisse de l’importance de ces technologies dans le PIB (en termes de croissance interne) ; qu’il s’agisse de leur volume dans le commerce mondial (en termes de proportion dans ce commerce) ; ou qu’il s’agisse des usages (domestiques et professionnels) qu’en ont fait, ces technologies s’inscrivent (et ne cessent de s’inscrire) avec force dans les paysages économiques et aussi dans les paysages sociétaux des pays et des nations.

Cette première transformation est fondamentale, à mon sens, non seulement parce qu’elle atteste (en l’apparence du moins) de l’avènement d’un nouvel âge informationnel et communicationnel, mais aussi parce qu’elle condense en son sein deux phénomènes dont l’aboutissement est significatif de ce qu’il est de plus en plus dénommé « la nouvelle économie » ou « la nouvelle société » :

°- Le premier, dont les retombées sont et seront colossales, se rapporterait à la technique de numérisation permise par la révolution (entre autres) des composants électroniques et qui affectera indubitablement les trois modes d’expression existants c’est à dire le texte (l’écrit) ; le son (la voix) et l’image (c’est à dire le visuel).

L’apport révolutionnaire de cette technique ne réside pas dans sa capacité à dépasser les techniques analogiques de transmission de par l’importance du codage binaire dont elle est à l’origine, mais aussi,

°- et c’est le deuxième phénomène, de par la capacité de cette technique (de numérisation sous-entends-je) à faire converger les trois grands secteurs sans cette technique divergents et quasi-indépendants : c’est à dire les télécommunications, l’informatique et l ‘audiovisuel.

Aujourd’hui, la tendance profonde constatée est à l’unification non pas technique de ces trois grandes activités (puisque à chacune d’elles son métier), mais à leur intégration fonctionnelle : La télévision emprunte les satellites de télécommunications, les centraux de télécommunications sont devenus de véritables ordinateurs informatiques ; et la donnée informatique envahit les satellites et la télévision et ainsi de suite.

C’est la raison pour laquelle, il est incontestablement admis que c’est cette technique qui a ouvert la voie et le chemin à ce qu’on appellerait aujourd’hui communément, multimédia, internet, ou encore autoroutes de l’information, de la communication, ou autoroutes électroniques…etc.

Cette première transformation peut donc être résumée ainsi : l’invasion presque généralisée des technologies de l’information et de la communication et la tendance à leur unification.

(*)- La seconde de ces transformations se rapporterait à la montée en force de l’activité des services et à la montée en puissance du phénomène de l’immatériel.

Cette montée en force de l’activité des services (que l’on pourrait appréhender aisément à travers les emplois occupés dans les services c’est à dire les emplois nouveaux ; ou par le biais de leur contribution à la formation des grands agrégats (c’est à dire Le PNB, le Revenu National ou autres), cette montée en force devrait être regardée de près.

Car les services dont il s’agit ne sont pas uniquement ceux fort consommateurs d’informations diverses (banques, assurances, bourses, administrations ou autres) mais aussi les services dits haut de gamme c’est à dire ceux qui se rapportent à la programmation, à la conception, à la planification, à la production des logiciels, des programmes et des éditeurs de contenus…etc.

Il s’agit, autrement, des services se situant aux points de connectivité des technologies de l’information et de la communication. Et c’est effectivement au carrefour et à l’intersection des activités organisées en réseaux et à l’interface avec les utilisateurs que proviennent la valeur ajoutée, les gains de productivité et d’organisation et les synergies de la valeur.

Cette deuxième transformation (la montée en force de l’immatériel notamment) est probablement de celles dont il conviendrait de suivre l’évolution car une partie de l’avenir des économies, des sociétés et des cultures se jouera indéniablement à ce niveau.

(*)- La troisième et dernière transformation, la troisième perspective serais-je tenté de dire, consisterait en cette orientation de plus en plus perceptible, de plus en plus incontestable vers une économie fondée sur le savoir et la connaissance.

Cette transformation (et cette perspective) peut être aussi aisément décelée au vu de l’importance accordée à l’éducation et à la formation des ressources humaines, à la valeur ajoutée des investissements en Recherche&Développement et à la place centrale que les technologies d’information et de communication ne cessent de prendre au niveau des firmes, au niveau des universités et au niveau des centres de recherche.

Il ne serait, par conséquent, pas exagéré de dire que la concurrence entre nations, entre firmes et je dirais même entre civilisations s’effectue déjà (et s’effectuera davantage à l’avenir) sur la base du savoir, de la connaissance et des technologies qui s’y rapportent et qui en constituent l’ossature essentielle.

4- Ces trois grandes transformations, présentées ici de façon sommaire et indicative, ne devraient pas, à mon sens, être recherchées en elles-mêmes ; elles ne sont pas fin en elles-mêmes voudrais-je dire.

Elles sont porteuses, au-delà de ceci, de défis et d’enjeux majeurs qu’on pourrait saisir à travers au moins trois :

+ Le premier enjeu, dont il est de plus en plus question ces derniers temps, est un enjeu éminemment économique, et ce non pas du simple point de vue micro-économique ou de la firme (aspect par ailleurs largement couvert par la littérature économique), mais essentiellement sur le plan du mode de régulation macro-économique à faire prévaloir et à faire développer conséquemment au développement des TIC et à l’émergence de la société de l’information.

Autrement, les modes de production, les modes de régulation et les modes d’accumulation jusqu’ici à l’œuvre n’en finissent pas de connaître des limites manifestes face à la concrétisation de plus en plus sensible (et perceptible) de ce nouveau mode d’accumulation organisé autour du paradigme de l’infocommunication et des technologies de l’infocommunication.

Il conviendrait de rappeler, à ce niveau, que l’actuelle transition vers ce nouveau paradigme (le paradigme de la société de l’information) n’est encore qu’à ses débuts non seulement parce que les technologies qui en sont à l’origine ne se sont pas encore stabilisées ou la résistance de l’ancien mode de production de plus en plus forte, mais aussi parce que les évolutions institutionnelles devant y conduire n’ont pas encore abouti (déréglementation des réseaux, libéralisation des marchés ou privatisation des grands acteurs et des grands opérateurs). Car, c’est sur la base de cette trilogie « déréglementation/libéralisation et privatisation que la nouvelle société (de l’information) allait incontestablement se construire.

Cet enjeu (économique et de la régulation) est de ceux qu’il faudrait appréhender et suivre de près si l’on veut comprendre les déterminants et les fondements de ladite société.

+ Le second enjeu (le second défi en définitive) qu’il faudrait aussi appréhender et suivre est, à mon sens, un défi fondamentalement technologique (je dis bien technologique et non technique).

Pourquoi, en fait, parler du défi technologique quand on a à chercher à comprendre la société de l’information ?

Parce que, tout simplement, le développement technologique devant amener la nouvelle société dite de l’information prend pied (prend corps pourrait-on dire) sur des infrastructures gigantesques dites autoroutes de l’information, qui vont permettre la transmission simultanée de la voix, des données et des images à des débits élevés, à des vitesses vertigineuses et des deux côtés du tuyau (côté transmission et côté réception).

Il ne s’agit nullement d’une quelconque fascination en un quelconque déterminisme technologique, mais de la simple observation qui consisterait à dire qu’une telle société supposerait des infrastructures hautement performantes, des logiciels sophistiqués, des applications fort développées et des contenus devant être appréciés par les utilisateurs.

Il serait, par conséquent, de la pure rhétorique de parler de société de l’information si ces conditions ne sont pas réunies et endogénéisées par les opérateurs, les industriels et les éditeurs de contenus qui auront la charge de développer ces nouvelles infrastructures.

+ Le troisième défi (le troisième enjeu) relatif au développement des TIC devant mener à la société de l’information serait un défi d’ordre culturel et éthique, c’est à dire d’ordre sociétal.

Cet enjeu n’interpelle pas uniquement la problématique du droit d’auteur, encore moins celle relative à la question de la propriété intellectuelle et industrielle eu égard au développement de ces NTIC, mais aussi et davantage la problématique d’accès à ces réseaux électroniques (pour le savoir, pour l’éducation, pour la formation ou pour autres types d’accès).

Cela voudrait dire que l’un des défis majeurs de ces autoroutes et de cette société de l’information en est cette problématique d’accessibilité sociétale, conditionnée incontestablement par une autre dite « accessibilité économique ».

Voilà donc, brossées rapidement, les trois grandes transformations et les trois grands défis qui allaient sans nul doute conditionner la nature des développements de la société de l’information.

5- Les transposer au cas du Maroc suppose au préalable qu’on mette de côté un certain nombre de croyances, un certain nombre d’artifices de la pensée dont fondamentalement trois :

°- La première croyance (le premier artifice de la pensée) qu’il faudrait démystifier au préalable, a trait à la nature de la relation entre les choix technologiques et les choix de société ; c’est à dire la croyance fondée sur l’unicité du sens de la détermination.

Il nous semble qu’au Maroc, l’on a affaire à ce niveau et depuis pratiquement longtemps, à une sorte de déterminisme technique manifeste : on intègre la technique d’abord et on s’interroge, par la suite, sur le type d’usages qu’on devrait en faire.

C’est le cas pour la plupart des technologies d’information et de la communication (télécoms, audiovisuel, informatique, édition ou autres) : on subordonne la nature de l’usage aux potentialités du canal et non l’inverse.

°- La deuxième croyance qu’il faudrait aussi démystifier se rapporterait à ce qui ne cesse d’être présenté comme étant inévitable : le transfert des technologies d’information et de communication.

L’inévitabilité d’un tel transfert est certes de vigueur mais ne saurait, en aucun cas, se perpétuer et ce non seulement eu égard à la complexité croissante de ces technologies (qui rendrait le transfert superficiel) mais aussi en raison de la difficulté à spécifier le type de technologies à « importer ».

Cela supposerait que les décideurs aient une connaissance approfondie des derniers développements technologiques et de leur trajectoires pour éviter les choix déplacés et les décisions inappropriées.

Une telle condition est de plus en plus loin de la réalité vécue ; car il est aujourd’hui pratiquement impossible de développer une logique de veille technologique dans un domaine aux évolutions accélérées, régulières et sans cesse croissantes.

°- Le troisième artifice de la pensée qu’il faudrait aussi mettre à nu serait relatif à la dichotomie entre les TIC et les équipements d’une part et les contenus que ces équipements, ces techniques permettraient de concevoir, d’acheminer et de transmettre d’autre part.

Autrement, au lieu que ce soient les équipements qui conditionnent les contenus (comme cela semble être le cas au Maroc), il faudrait que les contenus « déterminent » en quelque sorte et justifient le type de technologies à installer, à  développer ou à « importer ».

6- Quels seraient, par rapport à ces grandes transformations et à ces grands enjeux, les défis pour le Maroc ?

Il conviendrait d’indiquer au préalable que les enjeux de ces NTIC pour le Maroc ne sont pas de même nature, de même ampleur et de même importance par rapport à ceux qu’on vient de présenter plus haut.

Hormis une telle réserve, l’on pourrait déceler globalement et génériquement trois enjeux essentiels quoique toujours en gestation :

+ Le premier type d’enjeux, apparemment de même nature que les pays développés mais dont l’importance et l’acuité pour le Maroc sont fort évidents : il s’agit de l’apport des technologies d’information et de communication non seulement au développement économique mais aussi et surtout à l’aménagement et à l’organisation de l’espace.

Un tel enjeu est d’autant plus fondamental qu’il faudrait définir, préalablement à cela, un plan d’aménagement et d’organisation spatiale sur lequel les réseaux d’information et de communication (télécoms et informatique en particulier) devraient prendre pied et corps.

C’est dire que si la relation « NTIC et développement » est établie, il faudrait insister en son sein sur la dimension organisationnelle que ces technologies engendreraient pour le territoire, pour l’espace et pour la régulation s’y rapportant.

+ Le second enjeu, fondamental aussi à plus d’un titre, est un enjeu éminemment sociétal, c’est à dire se rapportant à ce qui constitue la substance même de la société : la mise en réseau de la société (équipements et programmes) est essentiel non seulement eu égard à l’importance des NTIC dans la formation, dans l’éducation ou dans l’enseignement, mais aussi en raison de la nécessité d’accès aux NTIC des différentes catégories de la société. C’est ce qu’on aimerait appeler souvent l’enjeu de l’accessibilité et de l’appropriabilité sociétale de ces NTIC.

+ Le troisième grand enjeu du développement des NTIC pour le Maroc est relatif à ce que l’on pourrait appeler l’enjeu culturel et éthique qu’on a dissocié ici de l’enjeu sociétal.

Cet enjeu prolonge le second et lui donne corps dans la mesure où il renvoie aussi à l’accessibilité culturelle aux réseaux  de cette société dite de l’information (à travers la numérisation des œuvres et leur insertion dans les banques de données).

La problématique éthique renvoie, quant à elle, à ce qui se rapporte à la déontologie devant prévaloir dans cette société (droit d’auteur, propriété intellectuelle et industrielle, protection des minorités et respect des sensibilités…etc.).

Ces trois enjeux sont essentiels. Ils ne devraient, cependant, pas être lus dans l’absolu mais relativisés et nuancés et ce pour trois raisons :

°- d’abord, parce qu’il faudrait (pour le cas du Maroc) s’interroger sur le type de régulation économique à faire prévaloir ; c’est à dire le mode de développement à adopter et sur lequel cette économie de la connaissance, cette société de savoir devrait prendre corps.

Cette problématique est centrale parce que qui dit société de l’information dit développement et nous sommes malheureusement loin du développement ;

°- Ensuite parce qu’il faudrait interpeller le type de culture à faire valoir et véhiculer par le biais de ces réseaux électroniques, ladite société étant fort consommatrice de savoir et de culture.

Cette problématique est aussi centrale parce qu’elle indique et atteste de la nature de la culture à numériser et à faire circuler une fois les tuyaux mis en place.

°- Enfin parce qu’il faudrait trancher la question de l’accessibilité économique (les moyens d’accès aux réseaux de la société de l’information), de l’accessibilité sociale (la connectivité sinon de tous les usagers, du moins ceux dont les besoins sont concrétisés) et de l’accessibilité culturelle (auquel cas, il faudrait faire prévaloir le patrimoine culturel en termes d’apport et lutter contre l’analphabétisme).

Sans cela, me semble-t-il, les discours (tous les discours) sur les TIC et sur la société de l’information sont mystificateurs, mystificateurs et relèvent, de surcroît, de la simple rhétorique et de la langue de bois.

(*)- Communication aux Journées Culturelles des Etudiants de l’Ecole des Sciences de l’Information sur le thème « Enjeux et défis de la société de l’information au Maroc » ; Rabat, 15-19 Mars 1999.

 

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