«La géopolitique de l’eau»
Luca. L et al., Rapport, Sénat, Paris, Décembre 2011, 312 p.
1- Elément de la vie quotidienne, l'eau est si familière que l'on en oublie souvent l'importance et l’originalité, affirme d'emblée le rapport. "L’eau est liée à l’homme, plus à la vie, par une familiarité de toujours, par un rapport de nécessité multiple en vertu duquel son unicité se dissimule sous le vêtement de l’habitude".
En effet, "parce que l’eau précède et conditionne toute forme de vie, qu’elle lui est consubstantielle, sa puissance évocatrice est sans limite. A travers les religions, les civilisations, les mythes, les imaginaires poétiques, l'eau est source de vie, moyen de purification ou de régénérescence, symbole universel de fécondité et de fertilité, symbole de pureté, de sagesse, de grâce et de vertu, symbole enfin de cycle perpétuel de la vie et de la mort".
Or, en ce début de Troisième Millénaire, la réflexion a changé de registre, à mesure que cette ressource, désormais considérée d’abord comme un objet, une ressource, s’appauvrit, relativement au besoin, et se dégrade. "C’est le partage de l’eau qui devient le coeur des préoccupations, avec comme inquiétude l’émergence d’une compétition tragique".
Pourtant, l’eau est depuis toujours au coeur des activités humaines et des échanges, ne serait-ce que pour la navigation et le commerce, et de nombreux accords ont émaillé l’histoire, témoignant d’une capacité des sociétés et des États à partager l’eau. "L’accès à l’eau est un droit humain, comme l’a reconnu l’assemblée générale dans sa résolution 64-292 du 28 juillet 2010, consacrant le droit d’accès à l’eau potable et à l’assainissement".
2- La géopolitique de l’eau consiste en "l’étude des rivalités de pouvoirs s’exerçant sur des eaux ou sur un ou des territoires disposant de ressources en eau, qu’il s’agisse de conflits ou de coopérations entre États, entre pouvoirs locaux, entre forces économiques et sociales, entre usages, entre fonctions de la ressource, l’ensemble de ces éléments entrant en interaction simultanément, selon des modalités singulières et dans une géographie donnée".
Elle s'attache à analyser dans quelle mesure l’eau peut déclencher ou, combinée à d’autres facteurs, participer à l’éclatement de conflits, mais aussi en quoi l’"hydro-diplomatie", c'est-à-dire l’établissement de relations positives par le biais des coopérations sur l’eau, n’est pas un concept dénué de fondement ni d’avenir.
Si les conflits interétatiques apparaissent peu probables, sans qu’ils puissent être formellement écartés, "les tensions locales sont permanentes autour des usages de l’eau par des hommes, des groupes sociaux, des secteurs d’activités, des usages, des fonctions ou encore des groupes économiques".
C’est pourquoi, "la clé de la capacité à prévenir et résoudre les conflits et à assurer une disponibilité satisfaisante de l’eau réside en grande partie dans une bonne gestion locale ou régionale de la ressource, permettant de désamorcer des tensions. La rationalisation des usages devenue nécessaire est possible, mais comporte des arbitrages complexes reposant sur une connaissance de la ressource, des moyens techniques et financiers, une unité géographique pertinente : le bassin hydrographique, et la formulation de compromis sociaux".
Mais à l’appel à la bonne gestion locale doit répondre l’émergence "d’une gouvernance mondiale de l’eau efficiente, susceptible de créer les conditions de formulation de solutions opérantes à même de limiter les tensions autour de cette ressource vitale et précieuse qu’est l’eau. La communauté internationale se mobilise déjà depuis de nombreuses années, en ordre relativement dispersé et sous des formes variées, pour formuler des principes, proposer des cadres juridiques, des réponses diplomatiques, déployer une assistance technique et financière. Peu à peu, un droit à l’eau et un droit de l’eau émergent, qu’il convient de conforter".
Autrement, il ne peut y avoir de gouvernance efficiente "sans prise en compte de cette réalité de l’inégalité d’accès à l’eau pour assurer dans de bonnes conditions sa simple fonction vitale, qui se superpose trop nettement à la carte mondiale du sous-développement. Le cantonnement dans des sphères séparées des problématiques d’accès à l’eau, de qualité des eaux et de gestion des eaux transfrontalières doit être dépassé. Ce dépassement ne peut intervenir sans replacer le politique au cœur des débats sur l’eau. Il existe des solutions techniques, financières, économiques, mais les solutions politiques sont difficiles à prendre et restent même pour partie à inventer".
Yahya El Yahyaoui
Rabat, 29 Mars 2012