Lafon. L, Evren. A, Robert. S, Rapport, Sénat, Paris, juillet 2026, 185 p.
La révolution numérique a bouleversé l’information, note ce rapport. Et de préciser que « la lecture de la presse papier ou le visionnage collectif de la télévision, cèdent la place à une consommation fragmentée souvent médiatisée par les plateformes de partage de vidéos (PPV) et les réseaux sociaux, qui gèrent l’audience selon des algorithmes échappant totalement aux éditeurs ».
Cette mutation a favorisé l’émergence d’une multitude de nouveaux médias : pure players d’information générale ou spécialisée, newsletters, plateformes vidéo, qui ont considérablement enrichi l’offre.
Face à cette recomposition, « les acteurs traditionnels (presse, radio, télévision) opèrent leur conversion numérique avec plus ou moins de réussite, souvent freinés par l’inertie de leurs modèles économiques et organisationnels. Cette adaptation progressive s’accompagne d’une hybridation croissante des supports et des formats, bousculant les catégories juridiques historiques distinguant presse écrite, audiovisuel et services de communication en ligne ».
Des créateurs de contenus d’information émergent. Ils tendent à se professionnaliser et à apporter une contribution réelle, quoique inégale, à l’information générale, notamment auprès de publics jeunes éloignés des médias traditionnels.
Dans le même temps, « le financement de l’information originale est très fragilisé par la captation, par les grandes plateformes internationales, d’une part croissante des recettes publicitaires, la désinformation elle-même constituant paradoxalement une manne financière pour certaines ».
C’est que l’environnement numérique actuel, fondé sur la gratuité, l’instantanéité et la mise en avant algorithmique, n’encourage pas la production d’une information originale et vérifiée, dont le coût de fabrication, principalement indexé sur l’emploi de journalistes professionnels, reste élevé.
La presse numérique pâtit d’une faible propension du public à payer pour des contenus en ligne : « la progression des abonnements numériques ne suffit pas à compenser l’érosion des recettes publicitaires et de la diffusion papier ». Pour y remédier, « les médias multiplient les innovations tarifaires et éditoriales, tentent des mutualisations entre rédactions ou un financement par les dons, suivant des dispositifs associatifs ou coopératifs parfois efficaces ».
Les réseaux sociaux et les PPV sont devenus un point d’entrée majeur vers l’actualité, en particulier pour les jeunes générations, qui délaissent progressivement la télévision et la presse écrite au profit des flux algorithmiques. Ce basculement s’accompagne d’un paradoxe : tout en les utilisant, les citoyens s’en méfient.
Ces supports offrent une nouvelle visibilité aux médias historiques, notamment auprès des publics les plus jeunes, mais laissent en suspens de nombreuses questions relatives au partage de la valeur et risquent de renforcer la position dominante de la plateforme.
La transformation des usages en matière d’information s’est amorcée, avant l’essor du numérique, avec l’apparition des chaînes d’information en continu. La multiplication des chaînes d’information a préfiguré une logique d’accès permanent à l’information qui est aujourd’hui pleinement intégrée aux usages.
La manière dont les gens accèdent à l’information a connu, au cours des deux dernières décennies, une transformation progressive mais profonde. Celle-ci résulte de mutations technologiques successives : « l’équipement numérique des ménages et la diffusion du smartphone, d’une part, l’évolution d’internet, d’autre part, marquée par le déploiement des plateformes en ligne, d’abord les moteurs de recherche, puis les réseaux sociaux et, aujourd’hui, les outils d’intelligence artificielle ».
Si la révolution numérique a fragilisé le modèle économique de la presse, elle a aussi rendu possible l’émergence de nouveaux médias, rendu possible par un abaissement considérable de la barrière à l’entrée. Certains d’entre eux visent à « s’affranchir de toute dépendance tant à la publicité qu’à l’actionnariat, en faisant le choix de ne dépendre que de leurs lecteurs avec lesquels ils développent une relation directe ».
La question de la presse d’opinion se pose en effet différemment dans l’espace numérique, où « les contenus sont détachés de leur support initial, et où les utilisateurs sont assignés à résidence dans des bulles cognitives, qui ne leur permettent pas d’être confrontés à tous les points de vue, sans qu’ils s’en rendent toujours compte ».
Le pluralisme nécessite non seulement une diversité de titres et de lignes éditoriales mais aussi la liberté pour le citoyen de choisir entre eux. Or « l’algorithme ne fonctionne pas comme un kiosque à journaux. Il sélectionne et personnalise en dirigeant chaque utilisateur vers des contenus conformes à ses préférences, afin de maximiser l’engagement ».
L’abondance de sources masque ainsi un déclin du pluralisme d’exposition. La limitation de la longueur des messages sur les réseaux sociaux et la logique de maximisation de l’engagement favorisent, par ailleurs, le « clash» plutôt que le débat contradictoire.
La multiplication des médias s’accompagne, ainsi, paradoxalement, d’un déclin du pluralisme, difficile à mesurer compte tenu de la personnalisation des contenus, fondé sur l’économie de la data et de l’opacité d’algorithmes dont personne ne répond ni n’assume la responsabilité.
Tandis que les acteurs nés du numérique se professionnalisent, les acteurs traditionnels migrent en effet massivement vers le numérique. Alors que la plateforme numérique était au départ, pour ces acteurs, une déclinaison de leur offre principale, elle tend à devenir aujourd’hui le support pour lequel les contenus sont nativement conçus.
Alors que le numérique représentait, en 2022, 52 % du marché, il en représentera plus des deux tiers en 2030, dont 45 % pour les quatre grandes plateformes extra-européennes (Alphabet, Meta, Amazon et TikTok). La croissance des revenus numériques des acteurs historiques ne permet toutefois pas de compenser la baisse de leurs recettes traditionnelles.
Rubrique « Lu Pour Vous »
22 octobre 2026