Bonneau. F et al., Rapport, Sénat, Paris, 17 décembre 2025, 211 p.
Les Etats ont de plus en plus recours aux instruments économiques comme des leviers de puissance, que ce soit « sous forme de tarifs douaniers, de sanctions, de restrictions technologiques, de contrôle des investissements ou de pressions sur les chaînes d’approvisionnement ».
C’est ce que certains appellent « arsenalisation » des politiques commerciales, c’est-à-dire la transformation du commerce en un outil géopolitique. La guerre commerciale ne serait finalement de ce point de vue, que la continuation de la géopolitique par d’autres moyens.
Les Etats-Unis considèrent depuis quelques années, la Chine comme la principale menace à leur leadership économique, technologique et militaire. La doctrine américaine a progressivement évolué, « passant d’une logique d’ouverture visant à intégrer la Chine dans l’ordre international libéral, à une politique de confrontation, mêlant mesures protectionnistes, restrictions technologiques et renforcement des alliances régionales ».
Washington cherche à renforcer ses accords régionaux, tels que l’accord Canada–Etats-Unis–Mexique (ACEUM-USMCA) en Amérique du Nord et à développer des partenariats technologiques pour réduire la dépendance des Etats-Unis à l’égard de la Chine.
De son côté, la Chine a renforcé ses ambitions industrielles et stratégiques, en poursuivant la montée en puissance de son initiative «Made in China 2025 », en consolidant ses chaînes de valeur et en développant de nouvelles alliances, notamment dans le cadre du programme des Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative – BRI) lancé par le Président chinois Xi Jinping en 2013.
Les Nouvelles routes de la soie sont un « projet stratégique chinois initié en 2013 et visant à relier économiquement la Chine à l’Europe, en intégrant les espaces d’Asie centrale par un vaste réseau de corridors routiers ferroviaires, et maritimes. Surnommé le projet du siècle par Xi Jinping, ce programme vise à créer une nouvelle génération de comptoirs transnationaux ».
Il concerne plus de 68 pays regroupant 4,4 milliards d’habitants et représentant près de 40 % du produit intérieur brut (PIB) de la planète. Les banques et institutions financières chinoises, notamment la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII), ont largement été sollicitées pour mettre en place un tel projet.
Les objectifs économiques sont multiples pour la Chine : « il s’agit d’accroître ses exportations, d’écouler sa production et de trouver de nouveaux marchés pour ses entreprises de bâtiments et de travaux publics ».
Autre objectif économique, la création de ces routes répond également à un besoin de diversification et de sécurisation de ses approvisionnements énergétiques. L’Asie centrale représente pour la Chine un intérêt majeur afin de se libérer de sa dépendance énergétique vis-à-vis des pays du Golfe et de la Russie.
Cette confrontation systémique entre les deux puissances structure désormais l’ensemble du commerce mondial. « Les pays tiers sont poussés à choisir un camp, explicitement ou implicitement, et les chaînes d’approvisionnement se redessinent en fonction de cette rivalité ».
L’accès aux terres rares, minerais et métaux critiques, fait désormais l’objet d’une compétition ouverte liée à l’industrialisation et la diffusion des technologies avancées, alors que ces ressources sont davantage recherchées notamment pour s’adapter au changement climatique. L’intensification de la concurrence internationale pour l’accès aux ressources critiques s’inscrit dans un cadre plus large de compétition technologique.
Les secteurs de pointe tels que « les semi-conducteurs, la 5G, l’intelligence artificielle, l’aéronautique, l’énergie propre ou encore la défense « nécessitent des matériaux critiques comme les terres rares, le gallium, le germanium, le lithium, des métaux pour batteries, des aimants de hautes performances, etc. La pénurie ou l’imprévisibilité des approvisionnements devient donc un risque stratégique, non seulement économique, mais aussi sécuritaire ».
Ce contexte géoéconomique marqué par le recul du droit et le retour aux logiques de puissance constitue la toile de fond de la guerre commerciale lancée par l’administration Trump au premier semestre 2025, « guerre commerciale qui n’a nullement épargné les alliés de l’Amérique, contraignant en particulier les Européens à devoir négocier sous la menace de droits de douane prohibitifs avec un pays essentiel pour l’économie de l’Union européenne ».
En dépit de la montée en puissance des grands pays émergents, et en particulier de la Chine, l’Union européenne et les Etats-Unis représentent toujours en 2024, près de 43 % du PIB mondial et 30 % du commerce mondial de biens et de services.
Les Etats-Unis représentent le premier client de l’UE, puisqu’elle y expédie 20,6 % de ses exportations. Les Etats-Unis sont pour leur part le deuxième fournisseur de l’UE, avec 13,7 % de ses importations (contre 21,3 % des importations européennes provenant de Chine).
Près d’un tiers des IDE de l’UE se trouvent aux Etats-Unis ou proviennent des Etats-Unis. Le montant total des investissements réalisés par les Etats-Unis dans l’UE est quatre fois supérieur à celui des investissements qu’ils réalisent dans la région Asie-Pacifique. Le montant des IDE de l’UE aux États-Unis représente environ dix fois celui de ses investissements en Inde et en Chine réunis.
L’Union européenne et la Chine représentent à elles deux, 30 % du commerce mondial de biens et services, ainsi que 34,4 % du produit intérieur brut (PIB) planétaire, la Chine représentant à elle seule environ 33 % de la production manufacturée mondiale contre 15 % pour l’Union européenne.
Si l’Union européenne enregistre depuis longtemps un léger excédent avec la Chine s’agissant du commerce des services (21,7 Md€ en 2024), la relation commerciale bilatérale se caractérise par la persistance d’un déficit structurel élevé pour l’Union européenne dans le commerce des marchandises, de l’ordre de 304,5 Md€ en 2024.
Avec 517,8 Md€ de biens expédiés vers l’UE en 2024 (soit plus d’un cinquième des importations européennes), la Chine occupe la première place parmi les fournisseurs de l’Union. Le marché chinois constitue un débouché stratégique majeur pour les exportateurs européens, en raison de la taille de sa population, de l’essor de sa classe moyenne et de la demande croissante en produits à forte valeur ajoutée.
Les exportations européennes vers la Chine se concentrent ainsi sur des segments intensifs en capital et en technologie, où l’Union européenne dispose encore ou disposait jusqu’à récemment d’avantages comparatifs (machinerie, équipements industriels, dispositifs médicaux, produits chimiques, automobiles).
Si la Chine constitue ainsi un marché essentiel pour les entreprises européennes, l’accès au marché chinois demeure néanmoins entravé par des obstacles structurels (environnement institutionnel complexe, asymétries règlementaires) limitant la réciprocité des relations économiques.
En quelques décennies, le modèle de croissance de la Chine, reposant sur l’investissement et les exportations, lui a permis de devenir un acteur majeur de l’économie mondiale : son PIB par tête a ainsi été multiplié par plus de 9 en seulement 25 ans.
En somme : la nouvelle donne du commerce international, caractérisée par un retour du protectionnisme américain, des mercantilismes chinois et américain agressifs et, plus généralement, une fragmentation des échanges, ne doit pas laisser conclure à la fin de la mondialisation.
En effet, contrairement à la période de l’entre-deux-guerres, la montée du protectionnisme actuelle « ne se traduit pas par un effondrement des échanges, mais plutôt par une reconfiguration de leur structure ».
Rubrique « Lu Pour Vous »
27 août 2026