Rémy Herrera, Ed. Syllepse 2010, 250 p.
L’auteur commence par affirmer qu’ « à l’heure où a éclaté ce qui pourrait devenir l’une des plus graves crises de l’histoire moderne du capitalisme, la discipline des sciences économiques reste encore dominée, de façon hégémonique, par le courant dit néoclassique. Il en est ainsi depuis plus d’une trentaine d’années, soit l’ère de ce que l’on appelle le néolibéralisme, et l’éviction du mainstream précédent, le keynésianisme, ou plutôt la synthèse keynéso-néoclassique qui domina approximativement de 1945 à 1975 ».
Le cœur de cette économie dite orthodoxe, en même temps que la source de sa revendication à la scientificité, est ce que l’on appelle la théorie de l’équilibre général des marchés, dont les fondements ont été formalisés pour l’essentiel par Gérard Debreu et Kenneth Arrow (1954).
Clé de voûte de l’édifice microéconomique standard, lourdement mathématisée et clairement normative, cette économie « a pour but de déterminer la façon dont peuvent être coordonnés les choix d’une multitude d’agents dans un cadre intégrant l’ensemble de leurs interdépendances. Ces choix, supposés libres, rationnels et mus par l’intérêt individuel, dépendent des caractéristiques de ces agents (représentées par des dotations factorielles, fonctions de production, préférences), mais aussi de la forme d’organisation sociale dans laquelle opèrent leurs échanges, appelée structures de marché ».
Le cas de figure privilégié est celui de la concurrence parfaite, qui permet de « démontrer, sous certaines hypothèses (dites de Arrow-Debreu), que le modèle théorique donne une solution d’équilibre pour laquelle la coordination des choix individuels est possible et l’allocation des ressources optimale ».
Ce cadre général, qualifié de walrasien, opérant selon les principes de l’individualisme méthodologique et avec les outils du marginalisme, « constitue d’une manière ou d’une autre, la référence ultime de la totalité des travaux théoriques néo-classiques, formalisés ou non (par exemple, du « néo-institutionnalisme ») ».
Or, les différentes hypothèses de biens publics, de rendements croissants et d’effets externes, appellent « une immixtion étatique dans l’économie par la dépense publique, du fait de l’incapacité des marchés à atteindre spontanément un équilibre qui soit aussi un optimum social, que les nouvelles formalisations néo-classiques de la croissance ont placé au centre de leurs analyses ».
Les biens publics sont les biens qui présentent la spécificité de faire l’objet d’une consommation collective. Celle-ci peut être obligatoire (ordre public et justice, par exemple) ou non (culture). Aucune entreprise privée n’aura dans ces conditions, intérêt à les produire.
Il en est de même du concept d’externalité, ou effet externe. Dans les cas d’effets positifs (associés à la santé publique, par exemple) ou négatifs (comme des nuisances sonores, des embouteillages ou la pollution de l’environnement), les néoclassiques « acceptent le principe d’une implication de l’État, car le marché s’avère inefficace à résoudre des problèmes posés par des phénomènes intrinsèques à l’économie, mais opérant hors transactions monétaires ».
Ces externalités peuvent être considérées comme des biens sans prix ou, ce qui revient au même, à prix nul (exemple : une firme bénéficie gratuitement d’équipements collectifs, ce qui élève sa rentabilité). Elles auront donc tendance « à se caractériser par un excès de la demande et une insuffisance de l’offre. En leur présence, les prix ne jouant plus leur rôle de guides des agents vers une utilisation efficiente des ressources, les coûts et les avantages privés ne coïncideront plus avec les coûts et avantages collectifs ».
Une externalité négative est par exemple, susceptible de provoquer une réduction des quantités échangées, en même temps qu’une hausse des prix. De ce fait, « l’équilibre marchand ne permet pas une affectation des ressources qui corresponde à l’optimum social. L’État modifiera alors le système des prix par des taxations et/ou des subventions, afin de tenir compte de la portée sociale des externalités et rétablir les conditions d’exercice des mécanismes de marché ».
Dans deux situations, étroitement liées, le courant néoclassique a été amené à accepter, partiellement, l’action de l’État : la recherche-et-développement (R&D), d’une part, la formation de capital humain, d’autre part.
Les nouveaux modèles de croissance demeurent tout entiers enfermés dans les limites du programme néoclassique. Ils se condamnent de facto à « rencontrer des difficultés qu’ils ne sont pas en mesure de résoudre en ayant recours aux seules ressources internes à la méthodologie qu’ils utilisent. Les problèmes les plus sérieux : leur absence de fondements microéconomiques, les contradictions de la conception de l’État qu’ils véhiculent, l’indétermination des moteurs mêmes de leur croissance et les difficultés découlant de leur vérification empirique ».
C’est en ce sens, note l’auteur, « qu’il faut comprendre que ce que l’on considère comme la nouvelle théorie orthodoxe de la croissance correspond, non pas à un progrès, mais à un authentique recul scientifique, et ce même du point de vue néoclassique ».
Le recours au concept de «néolibéralisme» se réfère au fonctionnement du système mondial capitaliste, en lui donnant un contenu de classes.
Le néolibéralisme est défini ici comme « le système doctrinal sur lequel se développe la stratégie globale de domination de la haute finance, munie de la superstructure institutionnelle et idéologique qu’elle commande. Composée des plus puissants oligopoles bancaires et financiers actuellement propriétaires du capital mondialement dominant, la haute finance a son centre de gravité au coeur de l’hégémonie du système mondial capitaliste, aux États-Unis ».
Le problème fondamental reviendrait à dire qu’une sortie de la crise par le néolibéralisme est impossible. La preuve en est que depuis plus de trois décennies, « les politiques néolibérales sont menées sous l’égide de la finance états-unienne pour tenter de gérer la crise structurelle de l’expansion du capital ouverte à la fin des années 1960 ».
Rubrique « Lu Pour Vous »
6 novembre 2025