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«Des Etats remaniés : mondialisation, souveraineté et gouvernance»

Gordon Smith/Moises Naim, Ed. CRDI, Ottawa, Mars 2000, 110 p.

1- Gordon Smith a fait ses études à l’Université McGill. Il détient un doctorat du célèbre Massachusetts Institute of Technology et est, à l’heure actuelle, directeur du Centre for Global Studies de l'Université de Victoria et associé principal au Liu Centre for International Studies à l'Université de la Colombie-Britannique, au Canada.

Président du Conseil des gouverneurs du Centre de Recherches pour le Développement International (CRDI) et de l'Institut Canadien d'Etudes Climatologiques, Gordon Smith est aussi directeur du Programme canadien des changements à l'échelle du globe.

Il a occupé le poste de sous-ministre des Affaires étrangères et fut, à plusieurs reprises, représentant personnel du premier ministre du Canada pour les sommets économiques. Ambassadeur du Canada à l'OTAN, il a été aussi sous-ministre du ministère d'État au Développement social.

Moises Naim est rédacteur en chef du magazine Foreign Policy. Il a beaucoup écrit sur le commerce international et l'investissement, les organisations multilatérales, les réformes économiques et la mondialisation du point de vue économique.

Titulaire d’un doctorat et d’une maîtrise du Massachusetts Institute of Technology, il a à son actif huit ouvrages et un grand nombre d'articles dont il est ou l'auteur ou le corédacteur.

Professeur puis doyen de l'Instituto de Estudios Superiores de Administración à Caracas, il est de 1992 à 1996, directeur des projets sur les réformes économiques et sur l'Amérique latine à la Dotation Carnegie pour la paix internationale à Washington.

Associé à la Banque mondiale, d'abord en tant que directeur administratif et, quelques années plus tard, à titre de conseiller principal au président, Moises Naim a aussi occupé le poste de ministre du Commerce et de l'Industrie au Venezuela au sein duquel il a joué un rôle de premier plan dans l'instauration d'importantes réformes économiques en 1989.

2- « Des Etats remaniés » est, d’un certain point de vue,  un véritable réquisitoire des gouvernements et des Etats incapables non seulement de gouverner seuls au plan interne, mais aussi d’assurer une gouvernance à l’échelle mondiale : « le trouble est évident (disent les auteurs) et on le pressent aux échecs quotidiens des gouvernements.

L'insécurité économique, la pollution, le quatrième pouvoir qui transfigure la scène internationale, les conflits qui couvent entre peuples et territoires, tous ces maux accablent l'État et l'empêchent, si puissant soit-il, de gouverner seul, même lorsqu'il s'agit de problèmes internes ».

Dans sa préface au livre de Gordon Smith et Moises Naim, le directeur du CRDI dit ceci : « l'éclatement des conflits dans les points chauds du globe, la dégradation de l'environnement qui ne connaît plus de frontières, l'immense écart qui sépare les nantis et les pauvres sont des problèmes mondiaux qui appellent une action concertée, fondée sur des intérêts communs et facilitée par la quasi-instantanéité des communications…pour jouer ce rôle efficacement, l'ONU doit être le pivot d'une gouvernance mondiale renouvelée ».

3- En introduction déjà (« Mondialisation : espoirs et mises en garde ») les auteurs sont catégoriques quant aux statut, pouvoir et légitimité de l’Etat : «c'est la nature même de l'État qui est mise en doute : sa capacité est remise en cause, sa légitimité, contestée. Une fois de plus, les signes sont perceptibles : les mégasociétés transnationales, les organisations non gouvernementales et intergouvernementales, les médias et une foule d'autres intervenants prétendent à une autorité dont les États se réclamaient autrefois ».

Et d’affirmer que les échecs sont manifestement débilitants, car   « si les gens en viennent à croire que l'État est inapte à redresser l'économie, offrir un enseignement scolaire adéquat ou administrer la justice, leur loyauté (et leurs ressources) iront ailleurs, vers l'intérieur, à des institutions et organisations locales, ou vers l'extérieur, à des entreprises transnationales. La capacité de l'État se trouve ainsi diminuée; il perd toute légitimité et son pouvoir s'amenuise ». 

Cependant, quoi que dénigré et affaibli, « l'État est en même temps renforcé grâce à de nouveaux pouvoirs et des attentes accrues. Chacun chez soi, les gens, par crainte des effets dévastateurs de la mondialisation, cherchent refuge et sécurité auprès des institutions qu'ils connaissent pour préserver leur culture, protéger leur économie ou, simplement, pour avoir leur mot à dire quant à leur avenir, de plus en plus incertain.

À l'étranger, c'est la collaboration entre les gouvernements qui raffermit les États car elle vise à étendre leur influence au-delà des frontières et partout dans le monde ».

En même temps, avec la mondialisation le décalage est de plus en plus visible (et troublant de surcroît disent  les auteurs) « entre le pouvoir institutionnel, les habitudes de gouvernance et les problèmes à résoudre ».

Cela exige, selon les auteurs, un Etat responsable certes, « mais responsable de quoi? Capable de quoi? Si les fluctuations de la conjoncture venaient à diminuer le pouvoir de l'État, quelle importance pourrait-on encore accorder aux institutions démocratiques? L'État est-il toujours apte à gouverner ? Peut-on démocratiser la mondialisation? ».

Dans la première partie (« Souveraineté et mondialisation : un climat de confusion »), les auteurs considèrent que « aux forces inquiétantes de la mondialisation s'opposent les particularités tout aussi perturbantes de la fragmentation: sécessions et partitions; conflits exacerbés entre générations, ethnies et aspirations; et, même au sein des démocraties riches, un sentiment d'aliénation, de dissemblance, d'injustice.

Ainsi, alors que les affinités culturelles et la technologie (en particulier les communications et les déplacements rapides et peu coûteux) rapprochent les habitants de pays différents, de nouvelles définitions de l'identité et de nouveaux intérêts éloignent les gens qui vivent à l'intérieur des mêmes frontières ».

Identités et cultures constituent donc le versant principal de la dynamique centrifuge de le mondialisation et « nulle part l'écartèlement entre internationalisme et localisme ne se fait mieux sentir que dans la lutte passionnée des cultures ».

Un tel écartèlement trouve certainement sa pleine justification dans la nature de la mondialisation, mais aussi dans les grands enjeux (les enjeux décisifs disent les auteurs) qui sous tendent sa dynamique :

°- D’abord l’enjeu des intérêts du fait que « ce sont les intérêts, plus que le hasard ou le cours naturel des choses, qui stimulent en grande partie la dynamique de la mondialisation…(et) plusieurs des forces les plus déterminantes de (cette dernière) sont mobilisées par des intérêts puissants, privés et publics, dont toute tentative sérieuse de gouvernance devra tenir compte ».

°- Ensuite l’enjeu de l’équité car « la mondialisation a donné lieu à l'établissement d'un système de distribution des coûts et des bénéfices disproportionné, lequel a eu pour résultat d'exacerber les inégalités de fortunes, de consommation et de pouvoir à l'intérieur même des pays et entre ces derniers ».

De ce fait et parce qu’elle est source de prospérité pour les uns, de préjudice pour d’autres, la mondialisation ne pourrait, de par la force des choses, qu’inspirer bienfaits tout autant que désespoirs.

°- Et l’enjeu de la gouvernance enfin, car si « la mondialisation peut miner le pouvoir et la légitimité étatiques… elle peut aussi donner à l'État de nouvelles capacités qui seront assignées à de nouveaux objectifs dans le droit fil des nouvelles attentes de la population ».

Jamais, disent Gordon Smith et Moises Naim, « on a vu autant d'acteurs, en dehors des sphères gouvernementales, se faire concurrence pour une autorité qui jadis n'appartenait qu'à l'État » : ONG, organisations intergouvernementales, mouvements sociaux, société civile dans ses différentes composantes et définitions, réseaux politiques, groupes de pression et experts de toutes disciplines et professions…tous se retrouvent désormais dans l'arène tumultueuse de la politique mondiale.

Par conséquent, « l'une des principales caractéristiques de la dynamique de la mondialisation est qu'elle dissuade toute tentative de l'État d'en gérer seul les composantes et d'en contrôler les effets » et « aucun État, pas même une superpuissance, ne peut prétendre protéger seul son peuple contre les conflits, les changements climatiques ou les pressions incendiaires de la croissance démographique ».

Si la mondialisation « nous oblige à modifier notre façon de gouverner chez nous et dans le monde », deux obstacles empêchent cependant une telle évolution: les mentalités et l'inertie justifiée par les intérêts en jeu.

Ces deux facteurs expliquent, pour les auteurs, « le dangereux et coûteux décalage qui existe entre la capacité des institutions et les exigences auxquelles sont tenus de satisfaire à cet égard tous les paliers de gouvernement ».

C’est dire que « malgré la mine de possibilités qu'elle comporte, la mondialisation telle qu'on la connaît présentement a pour effet, par une nouvelle forme d'intrusion et un pouvoir destructif jusqu'ici inconnu, d'accroître la portée du mal ».

Par conséquent, de plus en plus « Nombreux sont ceux qui croient que les valeurs dominantes d'un marché non contrôlé vont à l'encontre de la gouvernance démocratique. C'est cette peur, profonde et généralisée, qui inspire la colère contre l'Organisation mondiale du commerce ».

 En effet, « la conviction que l'OMC demeure hors de portée des citoyens, institutionnalise les valeurs prépondérantes du marché et réduit la vie à une simple marchandise. Le marché encourage les inégalités, arguent ces critiques, alors que la démocratie repose sur l'égalité des droits et le partage des ressources; le marché encourage l'égoïsme, alors que la démocratie appelle à la modération et au compromis ».

Dans un tel combat des valeurs, nous préviennent-ils, c'est le marché qui jusqu'à présent l'emporte sur la démocratie »…D’où le besoin d’œuvrer en faveur d'un accroissement de la démocratie dans les institutions de la gouvernance mondiale.

C’est dire aussi que les grands enjeux mondiaux (paix et sécurité, société et politique, économie et environnement) sont aussi les impératifs qui attestent des échecs lamentables de la gouvernance et obligent « les États à gouverner ensemble  ou alors, il n'y aura personne à la barre ».

En deuxième partie (« L’assemblée du millénaire : trois impératifs ») les auteurs s’arrêtent sur trois impératifs (retenus entre autres impératifs en perspective de ce qu’a été en septembre 2000 l’Assemblée Générale du millénaire de l’ONU) :

+ Le premier concerne « la prévention des conflits meurtriers » qui sont de plus en plus de nature civile.

Ils considèrent qu’il  « n'est pas possible de saisir à quoi riment les guerres (ou de les prévenir), si localisées soient-elles, sans examiner l'incidence locale des marchés mondiaux, du commerce international des armes, des loyautés transfrontalières dictées par les liens de parenté et les traditions, des craintes et des intérêts d'autres peuples et gouvernements ainsi que de l'influence croissante des intervenants non étatiques (qu'il s'agisse de mercenaires ou de Médecins sans frontières, d'Amnistie internationale ou d'Alcoa) ».

Ceci est d’autant plus vrai qu’ aucun gouvernement ne peut déclarer que ce qui se passe sur son territoire ne concerne personne d'autre et que sa sécurité nationale est indépendante de la sécurité des autres nations.

Si les conflits peuvent être prévenus, ils ne pourront l’être que par la consolidation de la paix, laquelle passe par l'assainissement de la gestion publique, la réponse aux besoins essentiels des populations et le renforcement de l'harmonie sociale.

+ Le second impératif devrait passer selon Gordon Smith et Moises Naim, par la création de « meilleures perspectives d'avenir pour les jeunes ».

 A ce propos, disent les auteurs « rien dans les interactions inhérentes à la mondialisation ne menace autant les jeunes que les emprunts garantis par l'État et que les pays pauvres doivent rembourser aux pays riches »… le tribut, actuel et futur, que doivent payer les enfants ne cessant de croître et d’aliéner l’avenir des peuples et des nations.

+Le troisième impératif se rapporterait à ce que les auteurs appellent une gestion raisonnable du « changement climatique » notamment eu égard à l’inexorable certitude qui se confirme de plus en plus et qui concerne le réchauffement de la planète. 

Les auteurs sont catégoriques à ce niveau : « s'il est si difficile de gérer efficacement le changement climatique c'est que nous sommes mal préparés du point de vue institutionnel pour protéger les biens collectifs mondiaux ».

Il s'agit d'un problème mondial, mais l'élaboration des politiques reste dans la plupart des cas une initiative nationale.

Le problème ne peut être résolu que « par le réseautage d'entreprises, de scientifiques, d'ingénieurs, de producteurs et de consommateurs, alors que généralement nos institutions et les négociations sont toujours intergouvernementales ».

Et bien que tous gagneraient à « minimiser l'effet destructeur du changement climatique, les gains et les coûts pourraient être distribués inégalement et inéquitablement de par le monde ».

En conclusion, les auteurs réaffirment les positions qu’il ont développées tout au long de leur travail : « la mondialisation, théâtre de mille contradictions, bouleverse nos vies. Elle confère des pouvoirs à certains et en laisse d'autres dans la pauvreté. Elle glorifie les forces du marché et met en péril la croissance économique. Elle est le moteur de bien des inventions, mais aussi un engin de destruction. Elle est gage de liberté ou cause d'échec.

Elle nous invite à partager les plaisirs d'une culture commune, mais elle menace notre patrimoine, nos traditions et nos croyances.

La mondialisation se moque de l'État et demande qu'il se plie à ses volontés; elle entérine la démocratie, puis en sape les fondements. Tous nos postulats, toutes les institutions de gouvernance sont ébranlés dans ce climat de confusion ».

Si les structures du pouvoir de la mondialisation ressemblent plus à un système de réseaux qu'à une hiérarchie, le système des Nations unies semble être, pour les auteurs, « l'organe naturel de liaison entre ces réseaux de gouvernance, une tribune qui favorise le partage du savoir, la défense des intérêts et des droits, un lieu d'écoute impartiale, l'endroit où confirmer cette légitimité qui confère une autorité morale aux actions des États. En ce sens, l'ONU est un atout précieux dans notre quête d'une meilleure forme de gouvernance ».

Si la démocratie exige  que participent aux décisions ceux qu'elles touchent directement, elle n’en exige pas moins que les organisations intergouvernementales (OMC, FMI, BM notamment), doivent réparer les préjudices subis principalement par les populations du Sud  car ce sont eux qui sont les plus vulnérables aux décisions qui découlent de la nature et des mécanismes de la gouvernance actuelle c'est-à-dire… de la mal gouvernance. 

Rubrique "Lu Pour Vous"

13 juillet 2006

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