Préface au livre de Hassan Elouazzani : «Le secteur du livre au Maroc, état des lieux et perspectives»
Yahya El Yahyaoui
Le titre de cet ouvrage donne, à lui seul, une idée liminaire sur ce que Hassan Elouazzani ambitionne d’aborder. Cet inventaire, brillamment cadré et fort outillé, résume en fait les grandes mutations que vit le secteur du livre au Maroc, en ce début de siècle.
Elouazzani est lauréat de l’Ecole des Sciences de l’Information de Rabat, école prestigieuse d’apparence spécialisée dans les métiers de l’archivage et de la documentation, mais qui semblerait avoir fourni à l’auteur, au-delà desdits métiers, une formation multidisciplinaire, lui permettant d’aller bien au-delà des chiffres et des évolutions quantitatives, pour appréhender les dynamiques propres et les tendances qui les sous tendent.
Par une démarche rigoureuse et une rétrospective historique, des chiffres éloquents, des illustrations manifestes et des tableaux parlants, le tout appuyé par une enquête par questionnaires, et «emballé» dans une synthèse non moins rigoureuse, et une analyse maîtrisant les derniers développements de la bibliométrie, Hassan Elouazzani a réussi en quelques pages, à dresser un bilan presque exhaustif d’un secteur où tous s’accordent à dire qu’il est en crise, une crise profonde.
L’auteur a ainsi non seulement voulu apporter un diagnostic complet sur la situation réelle du livre au Maroc, encore moins une radioscopie de l’industrie de l’édition, sans a priori et sans préjugé aucun, mais a tenté aussi des recommandations et ébauché un plan d’action, frôlant quelquefois le concret dans ses moindres détails.
Les chiffres avancés par Elouazzani sont encore une fois éloquents, et ne laissent planer le moindre doute sur ladite crise. Ils sont sans appel aucun, serais je tenté de dire :
+ Un nombre d’auteurs «réels», peu consistant par rapport aux auteurs dits «potentiels», situation qui pourrait dénoter, à n’en pas douter, une productivité sinon faible, du moins peu significative, eu égard au «parc d’auteurs» que le pays semblerait regorger.
+ Une production scientifique et technique maigre dans l’absolu et en termes relatifs. Elle n’est de surcroît prise en charge que par quelques auteurs dits «noyaux», car les seuls à pouvoir subsister dans un «paysage fort pollué».
+ Une production littéraire et en sciences humaines et sociales (et dans le domaine de la traduction aussi) mitigée, quoiqu’en présence d’un corps professoral garni, réduisant la croissance de ladite production à peau de chagrin.
+ Un secteur de l’édition éminemment forgé autour du concept du compte d’auteur, et dont les niveaux de performance laissent à désirer, avec des tirages insignifiants et des méventes à la pelle. Prudents et méfiants par rapport à un marché quasi inexistant, la plupart des éditeurs évitent souvent les grands tirages. Et quand ils se hasardent à tenter l’expérience, les livres mettent plusieurs années à être écoulés.
+ Un secteur de l’impression de plus en plus porté par le livre scolaire et parascolaire dont le marché est prometteur, plutôt que par le livre culturel fort risqué, et peu apprécié par un marché répulsif par nature.
+ Une défaillance manifeste du secteur de la distribution avec une répartition géographique inéquitable des points de vente, qu’il s’agisse des kiosks ou des librairies.
+ Et un secteur de la lecture qui ne pourrait, étant l’aboutissement de la chaine, que porter la marque et la cicatrice des carences de l’ensemble des maillons de ladite chaine : huit marocains sur dix n'ont jamais acheté de livres, et six sur dix n'ont jamais lu un quelconque ouvrage.
Telle est en effet, la triste réalité (dramatique diraient d’aucuns) du livre et de la lecture au Maroc. Un marasme que ni les coups de subvention, ni les aides à l’édition n’ont pu apporter le remède salvateur.
Il est vrai, dit Hassan Elouazzani, que l’analphabétisme, l’illettrisme et les conditions socioéconomiques, n’arrangent pas les choses, fort aggravées par-dessus tout, par l’arrivée du numérique. Mais au delà de ceci, il faudrait rappeler que le livre ne figure pas encore dans nos habitudes de consommation, l’évocation du prix pour arguer du renoncement au livre et à la lecture, étant une explication somme toute superficielle. La question est, l’on ne cesse de le redire, beaucoup plus éducative ou culturelle, qu'économique.
«Nous sommes dans une société dont la moitié est analphabète, l’autre moitié ne s’intéresse pas au livre, car il n’y a pas de véritable politique culturelle dans notre pays», disaient certains. Une conclusion d’autant plus vraie que la part du budget général revenant à la Culture (0,29%) est dérisoire et ne pourrait, quelqu’en soit la volonté des auteurs ou des acteurs, épauler une quelconque politique culturelle.
C’est dire, pour reprendre les éléments du plan d’action de l’auteur, qu’outre la responsabilité de l’Etat, la culture devrait être aussi l’affaire des villes, des campagnes, des communes, des entreprises, de la société civile et des médias.
C’est dire aussi que l’avenir du livre au Maroc passe, par un nécessaire chaînon vertueux, par la réhabilitation de la lecture à travers la réhabilitation des bibliothèques, la création et le renforcement des médiathèques
et d’autres formes de lecture publique qu’il faudrait peut être imaginer.
C’est avec de la fierté, et surtout de l’affection, que j’ai rédigé ces quelques lignes, car l’auteur, outre le fait qu’il fut un de mes brillants étudiants à l’Ecole des Sciences de l’information, j’ai pu suivre de très près son parcours scientifique à travers les nombreuses études qu’il a menées, et la remarquable thèse qu’il a brillamment soutenue il y a quelques mois, sur la littérature marocaine.
Il m’a été donc tout à la fois facile et difficile de préfacer son livre. Facile parce que ses qualités sont éclatantes, son information riche, sa rédaction claire et sa nécessité fort évidente. Difficile parce que cette étude n’est que le premier jet d’un chantier que l’auteur a ouvert et dont le présent ouvrage n’en fait que dévoiler la teneur, les soubassements et la portée.
Et malgré cela, j’ai écrit cette préface parce qu’il m’apparaît évident que ce livre est probablement l’un des meilleurs instruments de connaissance des mutations dans lesquelles se trouve la chaine du livre et de la lecture au Maroc, en ce début de siècle.
La solidité de son information nous rassure, la précision de ses analyses nous convainc. L’ampleur des perspectives qu’il ouvre interpelle notre réflexion et met notre action…à rude épreuve.
Rabat, 7 février 2009