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«Le mouvement altermondialiste, versus les technologies de l’information et de la communication»

Alexandra Haché, Thèse de doctorat, Université Toulouse 2 Le Mirail, décembre 2006, 418 p.

1- L’auteure de cette thèse commence son travail par une citation fort significative de Cornelius Castoriadis : «La démocratie est une question qui dépasse la politique. C’est une question totale. La société est dominée par une course folle, définie par ces trois termes: technoscience, bureaucratie, argent. Si rien ne l’arrête, il pourra de moins en moins être question de démocratie. La privatisation, le désintérêt, l’égoïsme, seront partout accompagnés de quelques explosions sauvages des exclus, minoritaires et incapables d’avoir une expression politique».

En effet, enchaîne l’auteure, «face au système productif capitaliste marchand, industriel et à présent cognitif, les individus développent des ressentis individuels qui conforment une multitude de luttes et résistances. Lorsque l’individu met en commun ces ressentis, au travers d’une action collective, il prend alors part à la construction d’une mobilisation sociale et/ou politique, et lorsque l’on tente de comprendre comment les initiatives solidaires fonctionnent, on essaye de voir comment elles réussissent à harmoniser deux dimensions apparemment antagonistes: la dimension économique et la dimension sociale».

Car, dit-elle, si un autre monde est apparemment possible, alors une autre économie doit aussi l’être. La croyance en l’hégémonie rationaliste du système de marché et ses systèmes de productions orthodoxes dérivés, «structure une nomenklatura, un ensemble de grammaires culturelles dominantes, qui annulent dans l’oeuf la possibilité même de réalisation des alternatives», les grammaires culturelles dominantes se caractérisant par leur capacité à stériliser toute capacité à imaginer, rêver et aspirer à autre chose.

Par conséquent, affirme-t-elle, «l’alliance d’une analyse communicationnelle à notre exploration des alternatives et systèmes productifs hétérodoxes, repose sur cette question pivot: peut-on créer un système de redistribution et d’accès pour tous, aux plus values et richesses produites par les informations mises en circulation par les mobilisations sociales et politiques, ainsi que par l’ensemble des actions individuelles et collectives dissidentes?».

Tout l’enjeu est ici de voir s’il existe des pratiques alternatives au système productif capitaliste, qui soient à l’oeuvre dans le domaine de la communication des luttes et résistances contemporaines.

2- Le Mouvement Alter Mondialiste (MAM) n’est pas foncièrement différent de certains mouvements de gauche l’ayant historiquement précédés comme le mouvement ouvrier, les mouvements communistes, autonomistes, libertaires, indépendantistes, estime l’auteure. Néanmoins, une des spécificités du MAM est qu’il articule des acteurs et collectifs qui proviennent de «backgrounds» activistes et professionnels hétérogènes, afin de proposer et expérimenter des alternatives, en partant d’un certain rapport à la pluridisciplinarité.

Ce Mouvement, en tant que catalyseur d’un cycle de mobilisations sociales et politiques, représente «un grand espoir alimenté par des cadres d’action nouveaux et des pratiques organisationnelles, sinon nouvelles, tout au moins innovantes. C’est d’ailleurs au nom de ces espoirs, et de ces désirs d’innover dans les pratiques politiques et sociales, que le mouvement altermondialiste se constitue comme un de nos terrains centraux de recherche».

En même temps, il parait nécessaire, à ses yeux, d’explorer les liens entre les technologies de l’Information et la Communication (TIC) et la transformation sociale, à travers le prisme des mobilisations sociales et politiques contemporaines qui semblent riches d’enseignements et d’expériences avec, pour et par les médias.

Les outils digitaux signifient une certaine concrétisation de ces allers retours incessants entre théorie et praxis, de leurs effets et retombées sociales et politiques, mais aussi leurs capacités à alimenter «le libre», «la propriété collective par son développement collectif», et «la mise en commun» des richesses matérielles et immatérielles.

Car les dynamiques contemporaines d’antagonisme, ne se situent plus seulement dans l’opposition entre propriétaires des moyens de production et propriétaires de la force de travail. Elles se sont élargies à la propriété des «communs», des pensées, des gènes, des immatériels, des imaginaires et des mémoires, affirme l’auteure.

Si les années 90 ont vu le développement et la consolidation d’infrastructures nouvelles pour le support, la diffusion et l’organisation des informations et des connaissances, elles ont été aussi porteuses de définitions nouvelles: cyberespace, travail immatériel, réseaux électroniques, toile, autoroutes de l’information, virtuel etc. Ces appellations diverses «ont été mobilisées et travaillées afin de former un bloc paradigmatique, qui a été reconnu et légitimé par une grande partie des institutions publiques et privées sous le nom de société de l’information»: la postmodernité était la culture du capitalisme avancé et la société de l’information, son corollaire virtuel, qui «incarnait l’idéal libéral libertaire du libre marché sous concurrence pure et parfaite».

3- Par ailleurs, aborder le «mouvement social» requiert de l’aborder en tant que force/moteur de l’évolution historique et en tant que dynamique sociale, «unissant la négociation et la résolution des conflits et confrontations posés par les groupes qui se constituent en société».

Il fut d’abord nommé comme mouvement anti-globalisation, avant de s’auto-définir comme altermondialiste, ou encore anti-capitaliste, mouvement des mouvements, mouvement global pour la justice et la solidarité…etc.

Le terme alter renvoie à l’idée d’alternatives, c’est-à-dire à la possibilité que se développent à «tout moment» des dispositifs biopolitiques autonomes, «permettant l’éclosion de réalités, basées sur des valeurs, des représentations et des dynamiques différentes de celles imposées par le système productif néolibéral actuel».

Ces compositions sémantiques produisent d’une part des «grammaires culturelles» idéologiquement dépendantes des politiques néolibérales, mais aussi des cycles de communication sociale liées à la multitude de subjectivités concernées par les phénomènes sociaux et politiques, accompagnant ces mondialisations hétérogènes. Autrement, là où le néolibéralisme veut imposer de nouvelles frontières, limites et clôtures, le MAM veut mondialiser les ressources et les richesses, par des flux et des mécanismes croissants d’échanges, et de redistribution.

Le mot «mouvement» peut être compris, précise l’auteure, soit en se référant à une action organisée, menée par des militants d’une cause, ayant des objectifs limités et spécifiques, soit en se référant à un processus plus large de pression sociale, visant des objectifs de changements qui mobilisent tous les intéressés en vue de les atteindre.

4- D’un autre côté, et s’agissant des réseaux électroniques, ceux ci sont globalement appropriés par les acteurs du MAM pour satisfaire trois fonctions essentielles : Premièrement, ils sont utilisés comme des supports à l’amélioration de leur capacité d’information. Deuxièmement, se coordonner, au sens de mettre en circulation des informations, mais aussi d’échanger avec d’autres acteurs et groupes. Troisièmement, les réseaux électroniques, et les pratiques qui en sont faites par les acteurs des MMSS, entraînent la production de subjectivités individuelles et collectives.

Quoique encore limité à l’usage des médias traditionnels (presse, radio, télévision et vidéo, son, photos et textes), faisant du MAM un mouvement médiactiviste, ce dernier recourt aussi, et de plus en plus, aux outils digitaux et de médiation électronique, ne serait ce que pour mettre en lumière, subvertir et casser la toute puissante «grammaire culturelle néolibérale» en vigueur. Le médiactivisme et le cyberactivisme contribuent de nos jours, à la communicabilité des luttes et résistances, à l’évolution et innovation des médias et autres dispositifs technopolitiques, affirme l’auteure.

Car si le net est aujourd’hui un espace anthropologique d’un type nouveau, il semble «normal qu’il puisse jouer un rôle actif dans la réactualisation et dans le développement de nouvelles praxis politiques, qui déterminent les actions collectives menées par ses acteurs». Le médiactivisme opère de ce fait, des liens et des filiations entre les médias dits traditionnels et les médias digitaux.

En effet, estime l’auteure, ces outils ne sont jamais des artefacts vides, des carapaces sans consistance idéologique. Ils sont toujours «un composite idéologique, qui tente de satisfaire un nombre de fonctions, qu’ils correspondent à des vrais besoins, ou à des besoins artificiels drainés par la société de croissance et consommation».

Rubrique « Lu Pour Vous »

2 Avril 2009

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