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«Autoroutes électroniques et société de l'information : Eléments de débat pour le Maroc (1/2)»

Je commencerais cette conférence, consacrée aux autoroutes et société de l’information ( que je déclinerai progressivement sur le cas du Maroc) par trois grandes observations d’ordre général qui, me semble-t-il, constituent la marque principale, la caractéristique majeure des dernières années de ce siècle finissant;

 La première observation, fondamentale à mon sens, est que nous avons affaire, nous assistons, en cette fin de siècle encore une fois, à une tendance de plus en plus forte, de plus en plus forcenée à la consécration progressive (et rapide aussi) de principes, de valeurs et de normes dites libérales (néolibérales dirais-je) qui n’ont de cesse de se diffuser, de se généraliser, de se renforcer et à terme de se planétariser.

La chute du bloc de l’Est, les crises d’Etats-Nations centralisés et les impasses des discours développementalistes ont ressuscité en quelque sorte les « vertus »du libéralisme des pionniers pour les uns, du libéralisme dans sa version élémentaire serais-je tenté de dire.

En d’autres termes, la chute du bloc de l’Est, les crises ayant affecté les Etats-Nations et les « modèles développementalistes » se sont, jointes à la généralisation (ou presque) de la déréglementation, de la dérégulation, de la libéralisation et de la privatisation…etc, se sont traduites par une sacralisation du marché, de l’économie de marché, des valeurs de marché et de la démocratie de marché.

Autrement, il n’y a pas, nous laisse-t-on entendre, d’économie ni de politique, ni de société en dehors du marché et des valeurs de marché : pas de salut, nous affirme-t-on, sans ou en dehors du marché.

- La deuxième observation qui est, de mon point de vue, non moins fondamentale que la première, consisterait à dire que ce dont il est souvent évoqué sous la dénomination, sous l’appellation de « mondialisation » n’est en définitive (en dernière instance serais-je tenté de dire) que la re-consécration du triomphe du néolibéralisme (ou présenté comme tel), c’est à dire le triomphe du libéralisme revisité mais élargi à une échelle globale, à une échelle universelle, à une échelle planétaire : la mondialisation dont il s’agit actuellement n’est donc autre que la mondialisation des marchés des biens, des services, des capitaux, de la finance et de la technologie.

Cela voudrait dire, dans mon esprit, que la mondialisation en cours (ou présentée comme étant en cours) est éminemment (j’allais dire foncièrement économique, financière et marchande ; et que ce dont il est de plus en plus  question en termes de mondialisation culturelle, des identités et des perceptions n’est que l’aboutissement de la première, c’est à dire son dérivé et son épiphénomène.

- La troisième observation reviendrait à dire que parallèlement à ces deux discours (le triomphe du néo-libéralisme et l’avancée de la mondialisation), parallèlement à ces discours (ou peut être même en leur sein) s’est développé un troisième discours, une troisième rhétorique, fort symbolique celle-ci : la rhétorique de la communication globale, de la communication planétaire, de la communication universelle et de la communication-monde (allusion à l’économie-monde chère à F. Braudel et à I. Wallerstein).

Communication globale et communication planétaire parce que, nous dit-on, les supports et la base matérielle (c’est à dire les autoroutes de l’information) dont cette communication use (userait davantage à l’avenir) sont de nature globale et planétaire et que la société devant y prendre et se concrétiser (c’est à dire la société de l’information) est une société qui ne pourrait (qui ne peut, nous fait-on croire) être que globale et planétaire.

C’est cette troisième observation qui constituera, dans le sillage des deux premières, l’objet de cette conférence dont l’objet déborde, à n’en pas douter, le cadre d’une seule conférence.

 Et puisqu’il m’a été demandé d’en synthétiser les grandes lignes, je commencerais par dire que l’expression « autoroutes de l’information », « autoroutes de la communication » ou « autoroutes électroniques » (les trois expressions expriment pratiquement la même réalité), l’expression, dès l’origine c’est à dire dés le début des années 90, a eu une connotation plus ou moins politique parce qu’elle émanait d’un homme politique, en l’occurrence le vice-président américain Al Gore dont le père a eu, trente ans plus tôt, l’initiative (en tant que sénateur) de la législation créant le système autoroutier inter-Etats, c’est à dire entre les Etats fédérés des Etats-Unis.

Mais ces autoroutes, conçues d’abord au niveau national (en termes de la National Information Infrastructure NII) puis élargies à une échelle internationale (en termes de la Global Information Infrastructure GII ou Infrastructure Mondiale de l’Information) ; ces autoroutes ne sont pas et ne peuvent pas être une simple affaire politique, une simple affaire de campagne politique (comme ce fut le cas lors de la première campagne présidentielle de Clinton).

Bien plus encore et à bien des égards, la dimension politique, la composante politique, la volonté politique n’a fait, en définitive, que suivre le mouvement d’ensemble et la dynamique d’ensemble qui a semblé dicter la pratique et définir l’orientation aussi bien sur le plan national que sur le plan des démarches se donnant la généralisation de ces autoroutes à une échelle « globale ».

Je dirais donc qu’au-delà de la place du politique, l’ »arrivée » des autoroutes électroniques de l’information et de la communication est d’abord et avant tout affaire de convergence de quatre grandes composantes dont le politique (quoi que peut être dominant) n’a pas été, à mon avis, déterminant :

* La première convergence est une convergence de réseaux.

Et quand on dit convergence de réseaux, l’on dit d’abord et avant tout convergence des réseaux de télécommunications, d’informatique et d’audiovisuel, c’est à dire les trois réseaux  qui constituent le cœur même de ces autoroutes.

L’arrivée du numérique (de la révolution numérique disent d’aucuns) a non seulement crée un langage commun aux trois « secteurs » (au niveau de la collecte, du traitement, du stockage et de transmission) mais a aussi banalisé les supports que constituent ces trois secteurs : le satellite de télécommunications transmet l’image, le son et la donnée ; la télévision emprunte le satellite et le câble ; et l’informatique utilise les protocoles de télécoms et empruntent des images auparavant monopole de la télévision et ainsi de suite.

La numérisation (c’est à dire la conversion de l’information en une suite de 0 et de 1 contrairement à l’analogique dont la qualité du signal est polluée et est bruyant aussi, disait Shannon) ; la numérisation a donc unifié les trois réseaux, les trois supports et les trois infrastructures pour n’en faire probablement, à terme, qu’un et un seul ; et ceci même au-delà des avantages de qualité, de compression, de rapidité et d’efficacité.

Cette première convergence, qui a amené l’internet et le multimédia, est sans nul doute, le précurseur des autoroutes électroniques et dont l’internet actuel n’est peut-être qu’une version élémentaire.

* La deuxième convergence dont ces autoroutes électroniques sont et l’objet et le sujet est une convergence qu’on pourrait dénommer « convergence des usages ».

La convergence des usages consisterait à dire globalement, que l’on s’acheminerait, avec les autoroutes électroniques, à l’unification des fonctions des trois réseaux (télécommunications, informatique et audiovisuel) en un support permettant la « confusion », la banalisation de la base de transmission et de réception de l’information.

C’est comme pour dire qu’à terme l’on recevrait images, données et voix soit sur son téléviseur, soit sur son ordinateur, soit sur son téléphone portable c’est à dire que les usages (téléphone, ordinateur, téléviseur) se convertiront en un usage (ou le téléphone ou l’ordinateur ou le téléviseur).

Mais cela dépendrait naturellement de la technologie, des stratégies des acteurs et des formes de conflits ou de coopération auxquelles ces acteurs peuvent se livrer.

* La troisième convergence est dite « convergence des services » et renvoie, au-delà de la convergence des réseaux et des usages, à une bataille inter-opérateurs, c’est à dire qui des opérateurs des trois secteurs porteraient la convergence : les opérateurs de télécommunications, les câblo-opérateurs et les industriels de réseaux disent le téléphone ; les constructeurs de matériel informatique et les concepteurs de logiciels disent l’ordinateur ; les fabricants de programmes disent la télévision.

Les autoroutes (c’est à dire la base infrastructurelle, la base matérielle) tranchent le problème sur le plan des tuyaux, de la canalisation, mais ne peuvent en aucun cas arbitrer la bataille des contenus, et qui est, me semble-t-il, la vraie bataille des autoroutes de l’information et la vraie bataille autour de ces autoroutes.

* La quatrième et dernière convergence que ces autoroutes électroniques consacrent (et consacreront davantage à l’avenir) est une convergence par l’industrie.

C’est à dire que la concrétisation d’un tel projet (je veux dire le projet d’autoroutes de l’information) dépasse, au-delà des convergences plus ou moins naturelles que je viens d’indiquer, elle dépasse le potentiel et la capacité d’un seul secteur (qu’il soit opérateur, industriel de télécommunications, opérateur, fabricant de programmes dans le domaine informatique, concepteur et producteur dans le domaine audiovisuel).

C’est à dire que les fusions, les absorptions et les alliances stratégiques s’imposent pour obtenir la taille critique à la hauteur de ces enjeux, pour financer la recherche&développement ou pour maîtriser les différents maillons de la chaîne (du financement de la R&D à la production des réseaux et des contenus, à la rentabilisation des produits et des services résultant de cela).

Ces quatre convergences, que j’ai présentées ici de façon succincte et sommaire, ne sont pas seulement l’ossature technico-économique et industrielle des autoroutes électroniques, elles en constituent même leur condition et leur définition : celle d’un véritable système reliant de manière interactive (grâce à la numérisation), les équipements hard (télécoms-informatique et audiovisuel), les logiciels et les programmes (informatique et audiovisuel), les réseaux et les services de communication (télécoms, audiovisuel et informatique), c’est à dire d’un système utilisant les hauts débits dans la transmission de l’information numérisée et sa reconstitution une fois de l’autre bout (c’est à dire chez l’utilisateur).

Si j’ai, par ailleurs, à vous entretenir des démarches adoptées par tel ou tel pays pour la concrétisation de ces autoroutes de l’information, je dirais schématiquement que le mouvement, parti des USA, a été généralement suivi, dans sa philosophie et son orientation, par la plupart des pays industrialisés :

+ Les rapports tant nationaux (Théry, Bretton…etc) que régionaux (Bangemann et Delors) prêchent par la même logique : si ce n’est pas le marché et le secteur privé qui devraient prendre en main les destinées de ce projet, ce devrait être au plus un partenariat public-privé mais jamais le public tout seul.

Je renvoie ceux d’entre vous intéressés par cette thématique à ces rapports, vous y trouverez le plan d’action, le calendrier d’exécution, les plates-formes d’expérimentation et les scénarios de financement.

+ Au Japon, et au-delà des querelles entre le Ministère des Postes et Télécommunications, le Ministère du Commerce International et la NTT (premier opérateur des télécommunications du pays et géant mondial) a annoncé en 1993, un plan d’équipement (allant jusqu’à 2015) estimé à 400 milliards de dollars et devant équiper le pays entier en fibres optiques permettant l’arrivée jusqu’aux foyers (et en simultané) du son, de l’image et des données.

Il en est de même (au niveau de la démarche et de l’approche) pour le Canada, le Luxembourg, la Belgique et les pays scandinaves…etc.

 Ce qu’il faudrait remarquer, cependant, c’est que cette vague, cette ferveur articulée autour des autoroutes de l’information n’avaient pas à toucher (à contaminer disent d’aucuns) les pays du Tiers-Monde sans les conférences des pays du G7 (tenues de façon régulière depuis le début des années 90) et qui ont été consacrées et à plusieurs reprises à la problématique de la société de l’information globale.

La référence (généralement en fin de communiqués) à ces pays ne s’inscrivait (ne s’inscrit) pas seulement dans un cadre de complaisance, mais aussi dans un contexte où la privatisation des opérateurs de télécommunications de ces pays et la libéralisation des marchés s’y rapportant se présentaient comme une opportunité commerciale, économique et d’investissement porteurs : c’est dans cette perspective qu’il faudrait situer, à mon sens, le discours d’interconnexion globale, d’intégration et de société d’informations globales.

Et c’est d’ailleurs dans le droit chemin de la société d’information nationale (en ce qu’elle est opportunité d’accès au savoir, à l’éducation, à l’enseignement, à la médecine, au télétravail, à la nouvelle citoyenneté…) que la société de l’information globale est présentée (fondamentalement dans les discours) comme étant un moyen d’égalité de l’humanité toute entière devant le savoir, la connaissance et les données bref devant l’économie de l’immatériel dont les autoroutes électroniques en constituent le support et l’infrastructure.

Autrement, nous affirme-t-on, autant les autoroutes de l’information nationale vont permettre l’accès des « nationaux » au savoir et à la connaissance (et autres avantages) autant les autoroutes de l’information globale vont le permettre aux « nouveaux citoyens du monde » quelles que soient leur origine, leur identité ou leur couleur.

En d’autres termes, la société d’information nationale (ayant pour support les autoroutes de l’information nationales) se prolongera pour concrétiser une société d’information globale (se basant matériellement sur des autoroutes d’informations globales et planétaires).

Aujourd’hui, le débat est tranché ou presque sur la manière et la démarche de construction de ces autoroutes électroniques et de la concrétisation de cette société de l’information (manière et démarche puisant de l’ultralibéralisme, de la déréglementation, de la libéralisation et de la privatisation à outrance) et est dorénavant consacré aux prolongements et dérivés de ces autoroutes et sociétés de l’information.

C’est à dire que le débat est d’ores et déjà centré sur les thématiques de l’éthique, de la réglementation, du droit d’auteur, de la propriété intellectuelle, de la confidentialité de la vie privée…etc.

Et ce sont des aspects qu’il faudrait regarder de près parce qu’ils nous concernent.

Où en sommes-nous marocains, partie d’un Tiers-Monde encore proie au sous-développement et à la dépendance hormis l’émergence de tel ou tel pays ?

Pour la plupart des pays du Tiers-Monde et pour le Maroc en particulier, l’on pourrait constater trois grandes choses à mon sens très significatives :

- L’on assiste au Maroc, et depuis quelques années seulement, à l’émergence d’un discours sur ces autoroutes plutôt vague et non défini :

+ Une déclaration gouvernementale qui use du concept de « société de l’information et du savoir » sans en préciser la consistance, la teneur, les contours encore moins les acteurs devant prendre en charge sa concrétisation ou son financement.

+ Au niveau du Secrétariat d’Etat chargé des nouvelles technologies de l’information, l’on a pratiquement affaire à une certaine indétermination faute de définition des règles du jeu par rapport à l’opérateur actuel et les opérateurs à venir.

+ Au niveau de l’opérateur principal des télécommunications, l’approche instrumentale (c’est à dire par les supports et les tuyaux) semble privilégiée sans référence aucune à la problématique des contenus et de la substance.

- L’on a ensuite affaire :

+ A un réseau de télécommunications peu étendu, de densité très moyenne et dont les choix technologiques appellent réserves et réflexions.

+ A un parc informatique insignifiant en nombre d’ordinateurs et en quantité de bases de données sans évoquer l’absence d’une action de numérisation des contenus et des œuvres.

+ Et à un paysage audiovisuel dont on ne cesse de critiquer la forme institutionnelle, la qualité des programmes et la « déontologie » dominante.

- Et l’on a affaire, en troisième, à des contraintes d’ordre structurel et à des pesanteurs de deux ordres fort bloquantes : les pesanteurs de l’accessibilité (économique, sociale et culturelle) dont il est fort malaisé de concilier avec le discours en vogue sur la société de l’information au Maroc ; et les pesanteurs d’appropriabilité des technologies en général et des technologies d’information et de communication en particulier.

Ces technologies ne sont, pour ainsi dire, endogénéisées ni par l’appareil productif, ni par les structures sociales, encore moins par le système des valeurs en vigueur.  

C’est, à mon sens, pour ces raisons que le discours sur les autoroutes et la société d’information au Maroc (et dans le Tiers-Monde en général) est un discours trompeur, mystificateur, sans substance aucune et dont il faudrait déshabiller les fondements et dévoiler les soubassements.

(*)-Conférence à l’Association Marocaine de Prospective

Témara, 27 Mai 1999

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