Lors d’un précédent colloque sur «Le Maghreb et le défi de l’image satellite» organisé conjointement par le Syndicat National de la Presse marocaine et la Fondation Friedrich Neumann(1), j’ai présenté une communication intitulée «État et société de l’information : la nouvelle frontière»(2) dont les trois principales constatations de départ demeurent toujours, à mon sens, d’une grande portée méthodologique et analytique :
-La première constatation est relative à l’actuelle et progressive transition d’une société fondée sur la production de biens matériels et manufacturés, à une société de plus en plus basée, sinon déterminée par la «production» du savoir, de la connaissance, de l’intelligence, bref de l’immatériel
-La seconde constatation se rapporte aux gigantesques développements technologiques ayant marqué le secteur de l’information et de la communication, depuis pratiquement deux décennies, entraînant une grande profusion des supports et une profonde tendance à l’intégration des technologies de télécommunications, de l’informatique et de l’audiovisuel, à tel point qu’on se plaisait à rêver d’un monde «où il n’y aurait plus de frein ni en temps ni en coût à l’accès à la connaissance, à la culture ou à de nombreux divertissements et ce sur une base planétaire»(3).
-La troisième constatation a trait à la décomposition tendancielle mais inévitable de la valeur explicative de certaines grandes notions et grands concepts jusqu’ici à l’abri de toute contestation analytique quelconque : la mondialisation, la globalisation et l’«invasion» des économies par l’immatériel ont profondément relativisé les dichotomies classiques (national/international, interne/externe etc.) et les concepts supposés jusqu’à ces derniers temps, définitivement forgés (État, Nation, Marché, Souveraineté etc.).
Ces trois constatations, fondamentales de notre point de vue, sont très significatives de la nature et des caractéristiques du type de société (dite de l’information) que le discours dominant se charge d’en vulgariser les contours et la portée.
Elles sont significatives aussi de la logique industrielle et marchande qu’un tel discours sous-tend consécutivement à la consécration de concepts accompagnateurs tels que la mondialisation, la globalisation ou encore le village planétaire.
Elles sont significatives enfin de la grande portée mimétique qu’un tel discours a eu sur les «élites» intellectuelles et au pouvoir dans les pays du Tiers-Monde.
1- Dynamique technologique et mythes fondateurs du discours sur la société de l’information
1-1-Il est presque universellement admis que la dynamique enclenchée, depuis au moins deux décennies, dans le champ de l’information et de la communication est d’abord et avant tout une dynamique foncièrement technologique; relayée, entre autres, par le déplacement géographique de la demande, l’ouverture de nouveaux marchés et l’arrivée de nouveaux acteurs.
Le foisonnement des réseaux, des équipements et des services des télécommunications; des applications et des logiciels dans le domaine de l’informatique; des réseaux, des chaînes et des programmes dans le domaine de l’audiovisuel, en sont les manifestations les plus spectaculaires; leur interconnexion et leur intégration, numérisation aidant, en sont les traits marquants ; d’autant plus marquants qu’ils furent à l’origine de réseaux multimédias et sont à la base, depuis quatre ou cinq ans, des projets d’autoroutes de l’information en cours de construction et dont le réseau Internet constitue la première génération.
1-2-Le discours de la société de l’information s’est donc forgé dans la mouvance des débats d’idées qui ont accompagné la présentation et la conception de ces autoroutes de l’information, d’abord aux États-Unis, puis au Japon et dans les pays de l’Union Européenne. Il a été précédé d’un autre discours, problématisé depuis une quinzaine d’années, par les sociologues et les futurologues : il s’agit du discours sur le concept de «société de communication».
L’on ne prétend nullement, dans le cadre de cette communication, faire œuvre de sociologue, encore moins celle d’économiste, de futurologue ou de technicien, la problématique de la société de l’information et de la communication étant nouvelle, complexe et appelle une approche pluridisciplinaire.
1-3-Cependant, l’on peut brièvement cadrer le discours sur la société de l’information, en vogue ces derniers temps, autour de cinq grandes promesses fédératrices pouvant resituer la logique et la cohérence de ce que nous pourrons appeler le mythe de la société de l’information :
-La première promesse se rapporte à la thématique de l’abondance communicationnelle et de la démocratisation culturelle.
Autrement, la société de l’information est promesse, nous dit-on, d’abondance quantitative au sens d’A.Moles et d’hyperchoix dans la terminologie d’A. Toffler.
L’explosion de l’offre technologique dans les télécommunications, dans le domaine de l’informatique et dans les réseaux et programmes audiovisuels; et les avantages induits par leur interconnexion attestent, dans l’esprit des défenseurs de la société de l’information, de davantage de spécialisation et d’adaptation à des besoins sociaux précis etc. Elle s’accompagne aussi d’une dimension qualitative présentée comme intrinsèquement liée à cette époque d’opulence.
Cette thématique de l ‘abondance conduit, d’un autre côté, à celle de la démocratisation culturelle et politique.
Si la démocratisation politique ouvre un nouvel horizon pour la citoyenneté, la démocratisation culturelle se présente, pour eux, comme la conséquence culturelle incontestable de la société d’abondance.
Les tenants de ce discours affirment que l’opulence de la société de l’information est un gage d’accessibilité et d’ouverture sociale; et considèrent que ce qui était naguère élitiste a fini par devenir une pratique de masse en raison de l’abaissement des prix de nombre d’activités et de biens culturels qu’une telle société a amenée.
-La deuxième promesse a trait à ce que les tenants du discours de la société de l’information appellent «la démocratie participative» ou ce que F.C.Arterton appelle «teledmocracy»(4).
Les tenants d’un tel discours affirment ainsi que la société de l’information rend possible une démocratie participative et directe à l’abri de toute confiscation éventuelle du pouvoir par les représentants politiques : «L’usage combiné d’un réseau de télévision ou d’ordinateur, et d’une consultation par usage d’un terminal permet à la fois d’apporter aux citoyens l’information préalable à la délibération, de centraliser instantanément leurs verdicts, et ce sans leur imposer trop d’efforts puisqu’ils peuvent exercer leur responsabilité de citoyen dans la quiétude de leur domicile»(5).
Autre exemple fourni : en Alaska, un système de messagerie électronique permet aux habitants d’intervenir sur le contenu des textes examinés par le parlement et l’Etat.
En somme, la démocratie télématique se veut «une nouvelle forme de démocratie où le peuple souverain s’exprime de moins en moins par ses bulletins de vote et de plus en plus par la pression de son jugement, de sa pensée, de son opinion»(6).
-La troisième promesse est relative au fait que la société de l’information se veut une société d’acteurs autonomes et interactifs.
La notion d’autonomie est centrale dans le discours des tenants de la société de l’information puisqu’elle est, pour eux, promesse d’une société décentralisée et organisée en réseaux, promesse de l’interactivité des connexions et des échanges, promesse de la convivialité et de la maîtrise, par l’individu, de son environnement, et aussi promesse de la transparence puisque cette dernière tend à devenir une valeur morale.
-La quatrième promesse se rapporte à ce que le discours « communicationnel» annonce comme une modification radicale du rapport des sociétés modernes à l’espace: «En recouvrant la planète d’une membrane de réseaux de communication, qu’ils soient physiques avec les lignes aériennes, ou électroniques avec les satellites et réseaux liés à l’informatique et aux télécommunications, le développement des technologies provoque un phénomène de mondialisation qui contribue à donner corps à la prophétie maclohaniènne sur «le village global», et qui renvoie, par conséquent, à la problématique de la globalisation qui suggère, au-delà de la circulation des images et des messages, la profonde interdépendance des problèmes et la tendance sous-jacente à leur transnationalisation.
-La cinquième promesse du discours sur la société de l’information concerne les relations que les sociétés, les entreprises et les Etats nouent à la dimension temporelle.
La société de l’information se veut, pour ses défenseurs, comme celle de la vitesse et de l’instantanéité : elle se veut annonciatrice d’une planète accordée aux impératifs du temps réel, d’une interconnexion généralisée, sans contact physique, ni souci de distances.
Autrement, la société de l’information s’arrache aux contraintes du temps, et l’individu disposera de l’accessibilité sur tous les points du territoire dès lors que ceux-ci sont maillés par le réseau.
2-Essai de démystification du discours sur la société de l’information
La critique des cinq annonciations, présentées par les défenseurs du discours sur la société de l’information comme étant les promesses les plus marquantes de cette dernière, passe, à notre sens, par la démystification des lois et logiques qui lui sont sous-jacentes.
Elle passe aussi par la démystification de la conception, de la vision et de l’idéologie à l’origine de ces annonciations.
2-1- L’on constate manifestement ainsi que la thématique de l’abondance informationnelle (ou communicationnelle), qui constitue le cœur du discours de la société de l’information, fait du déterminisme technologique (machinisme, réseaux) le principal moteur des changements sociaux observés.
Autrement, toute la problématique du discours est axée sur la description des potentialités de remodelage du social que comportent des déterminismes technologiques liés au développement et à l’interconnexion des divers médias : informatique, télévision et télécommunications.
La notion d’abondance suscite, par ailleurs, plusieurs interrogations notamment quand elle est associée à la thématique de la démocratisation culturelle : l’élargissement quantitatif et qualitatif des choix est-il concevable par exemple, lorsque les produits culturels les plus légitimes subissent, pour des raisons d’audimat, censure, coupure et «couvre feu» ? la référence à un tel élargissement est-elle fondée quand la source des programmes audiovisuels par exemple est l’œuvre de quelques grands magnats de l’information et de la communication contrôlant toute la filière ? et ainsi de suite.
Il conviendrait de reconnaître que la plupart des projets pouvant conduire à la société de l’information éludent la dimension socioculturelle et humaine et s’inscrivent dans une logique purement technique, économique et financière.
C’est dire, en définitive, combien le déterminisme technologique du discours sur la société de l’information est manifeste.
2-2-Le discours sur la société de l’information est aussi profondément mythique quand il développe son concept de «démocratie télématique», se voulant directe, participative et transparente.
L’on a vu, à ce propos, combien les grands évènements sont scénarisés, les images concoctées et orchestrées : seconde guerre du Golfe, famines dans le Sahara, guerre civile dans l’ex-Yougoslavie etc. Et l’on a vu aussi à quel point l’apparence du direct pouvait masquer des processus contrôlés et planifiés de sélection de l’information et du choix du moment de sa diffusion.
Le développement de la technologie des images de synthèse peut justifier, bien plus que d’autres technologies, d’autres interrogations sur la manipulation de l’opinion et la consécration de la non transparence.
2-3-Plus mythique encore est le discours sur la société de l’information qui prédit une société d’autonomie, d’interactivité et de convivialité.
Si l’interactivité technique est chose consacrée, elle n’a pas induit l’interactivité sociale, encore moins l’autonomie individuelle ou la convivialité collective : le totalitarisme communicationnel «passe davantage par le jeu conjoint des dynamiques technologiques et de l’atomisation du corps social en individus sérialisés, cantonnés à la quête de satisfactions individuelles dans la marchandise».
Autrement, la mythologie d’acteurs plus autonomes, de relations sociales plus égalitaires et de rapports conviviaux n’a pas empêché le développement de véritables postes d’OS de l’informatique à travers la saisie individuelle des textes et des données. Elle n’a pas empêché non plus une nouvelle vague d’exclusion et d’analphabétisme; comme elle n’a pas empêché la constitution de fichiers lourds de périls pour les libertés individuelles et collectives.
2-4-La quatrième promesse du discours de la société de l’information n’est pas moins mythique quand elle épouse la prophétie du village global et la circulation libre et indépendante des messages et des images.
Une telle prophétie mérite d’être lue et resituée dans une problématique critique au prisme des rapports d’inégalité qui caractérisent les relations internationales dans le domaine de la rétention des ressources informationnelles.
La guerre du Golfe a rendu visible, encore une fois, «la ressource stratégique que représentait la maîtrise de systèmes de satellites, de réseaux électroniques de communication et de détection militaire ». Elle a mis au clair aussi les inégalités de puissance liées au patrimoine informationnel à travers les banques de données, les processus multiformes de stockage et d’exploitation des données.
2-5-Non moins mythique aussi, et périlleuse de surcroît, est la promesse du discours de la société de l’information nouant sociétés, Etats, individus et entreprises à une nouvelle dimension du temps.
Si on peut admettre que le temps de la société de l’information est un temps de vitesse, de rapidité et d’instantanéité, il n’est pas moins admis qu’il est à l’origine d’une nouvelle inégalité entre les «info riches» et les «info pauvres», ou entre les «rapides» et les «lents» au sens de Toffler.
Il est, au-delà de ceci, derrière le rétrécissement du champ de la culture et de la pensée, de l’amenuisement du temps de la production intellectuelle et de la réflexion.
3-Tiers-Monde et discours de la société de l’information : Mythes et mimétismes
Le discours sur la société de l’information, tel que véhiculé par l’Administration américaine au cours des dernières années, se veut fédérateur et mobilisateur pour créer la base matérielle (les autoroutes de l’information) pouvant y conduire. Le programme devant y mener est clair dans l’esprit de ses initiateurs : il doit se faire à coups de déréglementations, de libéralisations et, dans les autres pays, de privatisations.
C’est d’ailleurs, l’objet principal de la réunion du G7 tenue à Bruxelles les 24 et 25 Février 1995, et l’objet de multiples rapports rédigés, partout dans les pays développés, sur l’opportunité et les vertus d’un tel projet. Il est présenté comme le socle de l’économie du XXIème siècle, et le noyau dur de la « configuration sociétale » qui allait en découler.
Cependant, aussi bien dans sa conception, dans son financement, comme dans l’idéologie qui lui est sous-jacente , une telle société ne manquera pas d’aggraver les clivages et le fossé séparant les pays développés aux pays du Tiers-Monde.
Quatre grandes ruptures au moins peuvent, à notre sens, être envisageables :
3-1-Première rupture, une rupture d’ordre technologique. Elle existe mais sera considérablement renforcée et approfondie. Les trois grands secteurs du domaine de l’information et de la communication sont quasiment concentrés (équipements, services et applications) dans les pays développés et entre les mains des firmes multinationales : « les réseaux mondiaux d’entreprises en concurrence comptent sur les autoroutes de l’information et de la communication pour mieux gérer leurs affaires (près du tiers du commerce mondial est constitué par les transactions internes aux FMN), appliquer leurs stratégies de conquête, développer et imposer leurs normes, défendre les positions quasi-monopolistiques acquises sur le marché de leurs brevets(7).
3-2-Deuxième rupture, une rupture technico-économique. Elle existe, mais s’exacerbera davantage à la lumière de la mondialisation et de la société de l’information : l’accessibilité et le «branchement» à ladite société ne se fera qu’au bénéfice des pays «solvables» et au sein de ceux-ci des consommateurs « solvables », c’est à dire des élites.
Autrement, à l’ère de la société de l’information, de la mondialisation et de la globalisation, la logique du capital ne fonctionnera que pour les 1,5 milliards d’individus sur les 6 que compte la planète.
3-3-Troisième rupture, une rupture éthique et morale. Elle existe aussi mais s’accentuera davantage à l’ère de la nouvelle logique du capital, de la compétitivité et du profit immédiat : toutes les pressions et les recommandations des organismes financiers internationaux et des institutions spécialisées pour la déréglementation, la libéralisation et la privatisation ne sont, à notre sens, que traduction de l’hostilité du capital mondialisé à l’égard des principes de service public, de solidarité, de communicabilité et à terme de sociabilité : le réseau Internet par exemple ignore les signes d’identification traditionnels que sont la nationalité, l’appartenance ethnique, la religion, le sexe ou l’enracinement géographique.
3-4-Quatrième rupture, une rupture civilisationnelle. Celle-ci risque même de devenir la règle et risque de s’institutionnaliser.
En effet, au-delà de la tendance à la domination de la pensée unique et de la culture unique, cette rupture, poussée à l’ extrême, pourrait se traduire par une impossibilité éventuelle de la communication interculturelle et inter-civilisationnelle.
Ces quatre ruptures sont significatives, à notre avis, des périls inévitables que l’«idéologie» de la société de l’information pourrait induire si elle n’est pas tempérée par le développement d’une nouvelle approche fondamentalement humaine et socioculturelle.
Une telle idéologie devrait être, par conséquent, démystifiée et combattue, elle devrait l’être davantage dans les pays du Tiers-Monde où les élites intellectuelles et au pouvoir l’ont mis, par mimétisme aveugle, dans toutes les «sauces».
Notes
(1)-Cf. Actes du colloque international : «Le Maghreb et le défi de l’image satellite », SNPM, Institut Supérieur du Journalisme, Fondation Friedrich Neumann, Rabat 16-17-18 Mars 1995.
(2)-El Yahyaoui. Y, «Etat et société de l’information : la nouvelle frontière», communication au colloque «Le Maghreb.», Colloque. Précité.
(3)-Roulet. M, «Un bouleversement majeur dans nos sociétés», Entretien, Géopolitique, n° 48, Hiver 1994/1995.
(4)-Artertron. F.C, «Teledemocracy», Sage, 1987.
(5)-Neveu. E, «Une société de communication ?», Montchrétien, 1994.
(6)-Neveu. E, «Une société», Ouv. Précité.
(7)-Petrella. R, «Dangers d’une techno-utopie», Le Monde Diplomatique, Mai 1996.
(*)-Communication au colloque «Réseaux et Systèmes d’information au Maroc à l’heure de la société de l’information»; Association Nationale des Informatistes; Rabat, 24-25 Juin 1996.
* « Mythes fondateurs du discours sur la société de l'information », In « Réseaux et systèmes d’information au Maroc à l'heure de la société de l'information », Rabat, 24-25 Juin 1996.