En 1935, la célèbre «Review of Economics and Statistics» a publié un article du non moins célèbre Nicolai Kondratiev intitulé «The long waves in economic life».
Ce texte est célèbre non seulement parce qu’il a été à l’origine d’une théorie longtemps controversée parmi les économistes (la théorie des longues vagues en théorie économique), mais aussi et surtout parce qu’elle (la théorie) coûta la déportation en Sibérie de son auteur car «jugée fausse et réactionnaire» par l’Encyclopédie Soviétique Officielle.
Pour Kondratiev, l’histoire des 200 ans qui se sont écoulés depuis la révolution industrielle du XVIIIe siècle, a été marquée par différentes périodes alternées de ralentissement et d’accélération de la croissance économique.
Cette thèse basée, dans sa construction, sur une analyse statistique prudente de séries chronologiques concernant plusieurs variables, a été passée au crible de vives critiques et fausses explications tantôt pour des raisons idéologiques(1) et méthodologiques(2) tantôt que pour des raisons scientifiques et académiques(3).
L’une des explications les plus respectées, probablement des plus objectives et qui nous intéresse dans ce texte est celle fournie par Joseph Schumpeter(4).
Pour Schumpeter, «le mouvement Kondratiev trouve son origine dans la puissance créatrice de l’esprit d’entreprise. Ce sont les vagues d’innovations fondamentales dans le secteur industriel qui mettent l’économie en mouvement sur un trend de croissance. Ces innovations se traduisent par une forte demande de biens d’équipement, une baisse des coûts de production et le lancement de nouveaux produits»(5).
La réflexion de Schumpeter, entreprise il y a déjà une soixantaine d’années, a bien mis le doigt sur l’importance stratégique de l’invention et par conséquent de l’esprit d’entreprise dans les mutations scientifiques et technologiques : toutes les technologies d’aujourd’hui ont pour origine «la puissance créatrice de l’esprit d’entreprise», disait-il.
Le secteur des télécommunications (et des technologies de l’information et de la communication en général), n’en est certainement pas exclu; il est peut être même au cœur de cette théorie.
C’est la raison pour laquelle, la dynamique des télécommunications ne pourrait être située que par rapport aux vagues d’innovations dont elles ont été (et le sont toujours) l’objet (I).
Elle ne pourrait, par ailleurs, être comprise que par référence à ses déterminants majeurs (II). et aux enjeux que de telles mutations sont annonciatrices et concrétisantes (III).
I- Le secteur des télécommunications à l’épreuve des vagues d’innovations technologiques
1-1- La dynamique contemporaine du secteur des télécommunications
La dynamique contemporaine du secteur des télécommunications ne peut être appréhendée, encore une fois(6), qu’à travers quatre considérations globales majeures :
-La première considération est que la science devient de plus en plus technologie et industrie et la technologie de plus en plus science.
Quoi que relevant de deux mondes différents, il serait, de nos jours, de plus en plus difficile de dissocier nettement la science de la technologie : «Si au XVIIIè siècle, il a été possible d’inventer la machine à vapeur (technologie) sans connaître l’existence et la structure des molécules d’eau (science); aujourd’hui, l’invention des circuits intégrés n’aurait pas été possible sans des progrès radicaux dans la connaissance physique des solides et des matériaux»(7).
Dans le secteur des télécommunications, par exemple, on a assisté, grâce au développement des technologies de la lumière (photonique, optoélectronique etc.) à une modification profonde des possibilités de transmission d’information : on s’appuie davantage sur la lumière en tant que vecteur de transmission des informations au lieu d’utiliser l’électricité dans les systèmes classiques à base essentiellement de câble de cuivre.
-La seconde considération consiste en ce que les nouvelles technologies se différencient des technologies traditionnelles de par leur caractère «combinatoire» et «contagieux» : «Qu’il s’agisse des technologies d’automation, d’information et de communication ou des nouveaux matériaux composites, les nouvelles technologies ne sont pas susceptibles d’applications directes par elles mêmes sans combinaison avec d’autres technologies»(8).
Combinatoire, car toute technologie ne pourrait avoir d’effet optimum que couplée à une autre : la convergence de plus en plus grandissante entre l’informatique et les télécommunications est devenue possible grâce au développement de la micro-électronique et la transmission de l’information devenue , par voie de conséquence, inséparable de son traitement.
Contagieux aussi par allusion aux applications réalisées dans les industries textiles grâce aux technologies de l’automation, de l’électronique et de l’informatique.
-La troisième considération est que la plupart des sociétés contemporaines sont passées (ou en état de l’être) d’une économie fondée sur la prédominance des technologies matérielles lourdes à une économie de plus en plus fondée sur des technologies immatérielles légères.
La dématérialisation signifie; «que sur le prix de revient de l’automobile (par exemple), le coût dû à la transformation matérielle des matières premières et des produits semi-finis dans le produit final représente désormais entre 20 et 35% , le reste étant dû à des coûts non matériels (R&D, projets de démonstration, assurances, stockage, intérêts bancaires, formation du personnel, gestion et autres coûts tertiaires y compris la publicité etc.)»(9).
Ceci traduit le fait qu’on est passé (ou en phase de l’être) d’ une société fondée sur la gestion des choses et des machines, à une société basée sur la gestion des fonctions et des systèmes.
-La quatrième considération est qu’au-delà du bouleversement profond apporté aux systèmes de production, aux procédés de fabrication et aux formes de division du travail (technique et internationale), la science et la technologie n’en bouleversent pas moins les structures sociétales. Bien plus, elles sont en train de poser en des termes nouveaux l’indissociabilité quasi-évidente entre les innovations technologiques et les innovations sociales : les mutations scientifiques, technologiques, économiques, institutionnelles et sociales s’entrecroisent, se déterminent mutuellement et secontaminent.
C’est dire ainsi, en simplifiant, que c’est fondamentalement la dynamique combinatoire et contagieuse de la science, de la technologie et de l’industrie qui est au cœur des mutations des technologies de l’information et de la communication : on ne peut pas concevoir d’informatique sans silicium; d’optoélectronique sans fibres optiques, de spatial sans matériaux composites etc.
1-2- Innovations technologiques et développement des télécommunications
Toute l’histoire des télécommunications est marquée, directement ou indirectement, par le raffermissement de technologies apparues depuis plus d’un demi siècle; les sauts technologiques les plus importants dans ce secteur concernent essentiellement les satellites, l’utilisation de l’ordinateur dans la communication et le retour à l’optique comme support de transmissions(10).
+Dans les systèmes de télécommunications spatiales, il convient de rappeler que le premier satellite placé en orbite géostationnaire l’a été en 1964 : depuis, se sont multipliés les programmes internationaux de satellites (Intelsat, Inmarsat etc.) ou régionaux (Eutelsat, Brazilsat, Arabsat, etc.).
+Dans le domaine des équipements de commutation, les premières innovations technologiques significatives ne sont apparues que vers la fin des années 60 : utilisation des moyens informatiques dans la commande des centraux de commutation (le système ESS1 installé par American Telegraph and Telephone) et remplacement, grâce aux technologies micro-électroniques, des systèmes de connexion électromécaniques par une logique numérique (système Platon développé au CENT en 1970) etc.
«Cette évolution technologique a donné lieu à deux vagues successives d’équipements nouveaux qui, en raison de leurs avantages techniques et économiques, se sont substitués aux systèmes cross bar antérieurs»(11): les systèmes de commutation spatiaux (semi-électroniques) et les systèmes de commutation temporelle. Pour ces derniers, parce que entièrement électroniques, le pilotage des organes de commutation se fait sur une base informatique et le système de connexion est entièrement électronisé».
+Mais le pas technologique le plus spectaculaire dans le secteur des télécommunications a consisté en l’introduction des systèmes optoélectroniques : «L’optoélectronique, c’est à dire la transmission par laser et fibres optiques qui remplaceraient le signal électrique et le câble, représente un pas technologique majeur…Pour un câble de dimensions données, sa capacité est plus de cinquante fois supérieure à celle d’une paire de cuivre classique…le matériau de base est la silice, moins chère et plus abondante que le cuivre utilisé dans les câbles».
Dans l’attente d’un passage au tout optique, qui nécessite la maîtrise pas encore réalisée de la commutation optique, les systèmes optoélectroniques remplacent les câbles coaxiaux et les câbles sous-marins et présente une alternative aux satellites»(12).
A côté de cette lecture développée sur la base d’«une accumulation de techniques supérieures sans nier la contribution de celles d’avant», la méthode de périodisation, (raccourci simplificateur des grandes tendances d’évolution), apporte des éléments importants pour la compréhension de ces tendances.
Jacques Arlandis(13) distingue trois décennies d’innovations technologiques déterminantes dans l’évolution du secteur des télécommunications :
-Les années 60 où « la croissance douce du secteur des télécommunications se fait sur fond de technologie stabilisée. Tant en ce qui concerne les techniques de transmission (technologies du câble coaxial et des faisceaux hertziens) que celles de la commutation (technologies Cross bar ou semi-électroniques) les efforts de recherche et de développement sont stabilisés ; les innovations techniques n’interviennent qu’à la marge et sont sans effets perturbateurs sur l’ingénierie des réseaux de télécommunications»
-Les années 70, c’est la décennie du renouvellement progressif des infrastructures des télécommunications sous l’effet des nouvelles technologies électroniques. En même temps, c’est le début de la remise en cause des logiques économiques avec la montée de l’ «idéologie de la déréglementation».
La décennie 70 ne fut donc qu’une décennie de transition où le contenu technologique du secteur des télécommunications commence à évoluer progressivement mais assez rapidement.
-Les années 80, c’est la décennie où les pôles d’investissement se sont, plus ou moins, clairement identifiés : il s’agit de la numérisation du signal, de la commutation (électronique et optique), de la transmission optique, des systèmes satellites, des logiciels d’exploitation et des gestions des réseaux des performances technico-fonctionnelles des terminaux le champ des usagers potentiels des télécommunications va s’élargir considérablement en anticipant sur la convergence technologique entre informatique et télécommunications les opérateurs vont voir un champ d’action s’ouvrir devant eux. En termes de produits, on parlera de plus en plus de services à valeur ajoutée ; en termes d’investissement, on assistera à un rééquilibrage entre les investissements en infrastructures et ceux orientés vers la présentation de ces nouveaux services (vidéotex par exemple)»(14).
Ces trois décennies n’ont pu connaître ces évolutions que grâce à trois principaux déterminant; qui ont réussi (et le font encore davantage de nos jours) à reconfigurer le paysage technologique et réglementaire du secteur des télécommunications.
II-Les déterminants majeurs des mutations technologiques dans le secteur des télécommunications
Trois principaux déterminants(15) de l’évolution du secteur des télécommunications doivent être évoqués :
-la numérisation,
-l’intégration des services sur un même réseau,
-et le déterminant réglementaire.
2-1- L’enjeu de la numérisation dans le secteur des télécommunications
La reconception et le développement des télécommunications modernes n’ont été rendus possible que grâce aux développements réalisés dans le domaine de la numérisation.
Celle-ci « autorise la représentation des différents éléments constitutifs de la communication (la voix, les données et les images) à l’aide d’un code universel. La combinaison de flux numériques de différentes origines et de différentes fonctions, sur une seule voix, se traduit par une meilleure économie de transport et par un meilleur usage des ressources et des infrastructures existantes. La numérisation garantit (ainsi) de meilleures performances en termes de fiabilité (composante essentielle du réseau), de coûts de maintenance et de capacité installée ».
En effet, les systèmes de télécommunications associent toujours deux opérations fondamentales : la transmission, c’est à dire le transport des informations; et la commutation, c’est à dire l’aiguillage des informations. A tout moment, une innovation technologique apparaissant à l’un des deux pôles crée un déséquilibre et constitue une pression à l’innovation pour l’autre pôle.
Deux grands axes de perfectionnement caractérisent aujourd’hui, la dynamique d’évolution des technologies de transmission et de commutation.
Le premier renvoie à la tendance à la numérisation des réseaux; le second recouvre l’avènement de l’optoélectronique comme procédé de transmission concurrent, face aux systèmes de transmission par câbles coaxiaux, faisceaux hertziens et satellites»(16).
Il conviendrait d’indiquer que le premier domaine des télécommunications à avoir bénéficié de l’essor des techniques numériques à la place de techniques analogiques fut celui de la transmission. Il n’a pu s’étendre qu’après, au domaine la commutation numérique : «cette convergence des techniques de télécommunications et de transmission, reposant sur l’emploi d’un signal numérique et non plus analogique, favorise l’intégration des opérations de commutation et de transmission et réduit le coût avec la suppression des interfaces analogiques-numériques. Elle rend possible, en outre, l’intégration des services au sein d’un réseau universel»(17).
2-2- L’intégration des services sur un réseau universel
Les supports numériques ont la possibilité de véhiculer d’autres services que le service téléphonique (télex, fac-simile, visiophone etc.), car ils sont, de par leur conception, transparents aux signaux qu’ils acheminent.
La numérisation, en permettant d’intégrer plusieurs services de télécommunications (téléphone, fax, télex, transmission de données par paquets, lignes spécialisées louées aux grands utilisateurs etc.)», donne, par conséquent, à l’usager l’avantage d’un raccordement banalisé pour l’ensemble de ces terminaux et de ses applications créant ainsi par homogénéité entre les signaux émis ou reçus par les terminaux et ceux véhiculés par le réseau, les conditions de limitation du nombre et de la complexité des matériels implantés sur la chaîne de transmission donc d’une diminution des coûts»(18).
La démarche ainsi décrite débouchera inévitablement sur le réseau numérique à intégration de services dénommé (RNIS) qui fera évoluer le réseau téléphonique en place vers un réseau entièrement numérique; et mettra en place d’autres systèmes présentant l’avantage de la synergie avec le réseau téléphonique commuté auquel ils seront connectés (réseau de commutation par paquets ou services à valeur ajoutée).
Parmi les conséquences les plus importantes de ce phénomène d’intégration en est l’accélération du rapprochement entre l’industrie des télécommunications et l’industrie de l’informatique : l’industrie de l’informatique a (dorénavant) vocation à développer des fonctions de communication entre les machines qu’elle vend; et l’industrie des télécoms (fera) un usage croissant des composants électroniques et d’ordinateurs»(19).
De ce phénomène résultent, d’un autre côté, les stratégies de pénétration d’un secteur par les firmes d’un autre : le meilleur exemple en est fourni par IBM et ATT, car au moment où la première cherche à s’établir sur le marché des services à valeur ajoutée (Accord IBM-British Telecom; accord IBM-NTT etc.) ; la deuxième a passé accord avec Olivetti pour vendre ses micro-ordinateurs et son système d’exploitation UNIX.
L’interpénétration économique des télécommunications et de l’informatique se fait donc sur la base d’une multiplication d’accords industriels et traduit concrètement les mutations technologiques en cours. Elle permet, de surcroît, de comprendre la situation d’oligopole partagé qui se forme en filigrane des développements et des applications.
Ce phénomène d’oligopole partagé présente, par ailleurs, quatre caractéristiques de fond majeures :
- « des cycles de vie du produit très rapides,
- Des frais de R&D très élevés,
- Une production et une commercialisation internationalisées (les marchés nationaux sont insuffisants pour amortir les coûts de production),
- et la recherche de la compatibilité hardware et software par l’utilisateur final. Ce qui conduit à l’établissement rapide de normes de droit ou de standards de fait».
C’est dire, en conséquence, que la notion de «champion national», longtemps défendue, est battue en brèche devant le renforcement des barrières à l’entrée et l’intensité de la compétition due notamment à l’innovation et aux incertitudes liées à l’évolution de la demande.
2-3- La problématique de la déréglementation
Dans un contexte d’évolution technologique et économique rapide et complexe, la question déréglementaire vient ajouter un facteur supplémentaire d’incertitude.
Il faut dire que la déréglementation n’est pas destinée contre les institutions des télécommunications, elle vise plutôt à contraindre leurs dirigeants à adopter un comportement plus commercial et ant-étatique les poussant à épouser la thèse de la vérité des coûts, de la liberté d’action et de l’anti-réglementation; bref de la sacralisation de la loi du marché.
Rappelons aussi que les grandes mutations qui motivent cette nouvelle réflexion sont schématiquement, de trois ordres :
- d’abord, le besoin croissant de diversification des produits et services de la part de la clientèle : le public demande des produits moins homogènes, moins massifiés, beaucoup plus diversifiés, et le service sur mesure. La logique de proximité à l’égard de la demande s’accommode mal apparemment avec la logique des monopoles».
- ensuite, la pression de la mondialisation et de la concurrence étrangère dans un secteur mondialisé dès son origine comme les télécommunications; «où il y a une très forte pression extérieure pour apporter des compétences et des services en pénétrant à travers les réseaux nationaux».
- enfin, «le ralentissement de la croissance et les pressions de la compétitivité, qui s’exercent sur l’ensemble des entreprises, ont conduit à poser les problèmes de productivité, de gestion efficace et des situations protégées.
On s’est rendu compte, par là, que les monopoles économiques dont jouissent les réseaux de service public, ont parfois débouché sur des statuts juridiques et sociaux particularistes».
C’est la raison pour laquelle, la vague de dérégulation des télécommunications (mais aussi des transports aériens et des systèmes financiers et bancaires etc.), partie des USA, étalée à l’Europe et au Japon a fini par toucher, selon diverses variantes, les pays du Tiers-Monde.
C’est aussi la raison pour laquelle ces mutations technologiques et institutionnelles sont de nature à enfanter des défis planétaires qui auront des répercussions considérables sur les économies, les sociétés et les cultures nationales.
III- Des effets prévisibles des mutations technologiques et institutionnelles dans le secteur des télécommunications
L’évolution technologique et institutionnelle des trois dernières décennies semble inaugurer de nouveaux rapports entre le système technique et le système social : «nous vivons une époque où les avancées technologiques se font de plus en plus rapides et perceptibles et où elles tendent à abolir la perception des frontières entre futur, prévision, et science-fiction. Les nouveaux horizons offerts par la technologie dans la vie professionnelle, dans la vie de tous les jours et même de toutes les nuits (qui ne rêve pas de conquêtes de l’espace ?) provoquent alors l’émergence d’un consensus sur la légitimation des solutions purement technologiques aux problèmes de société»(20).
Mais au-delà de cette légitimation (ou présentée comme telle), l’on peut relever trois défis de nature diverse et que les mutations en cours n’en finissent pas d’animer :
3-1- Le défi économique ou l’enjeu de la mondialisation
Pour Riccardo Petrella, « la mondialisation est l’ensemble des processus qui permettent de produire, distribuer et consommer biens et services :
- pour des marchés mondiaux réglés (ou qui le deviendront) par des normes et standards mondiaux.
- par des organisations nées où agissant sur des bases mondiales avec une culture d’organisation qui se veut ouverte à un contexte mondial et obéissant à une stratégie mondiale dont il est difficile d’identifier une seule territorialité (juridique,, «économique et technologique) en raison des très nombreuses inter relations et intégrations parmi les éléments en jeu dans les différentes phases ‘productives’ en amant et en aval de la production même»(21).
Dans le secteur de l’électronique (informatique, télécommunications et électronique grand public), la mondialisation bat son plein : entre 1967 et 1986, la part de ce secteur dans l’ensemble du commerce mondial est passée de 2,6% à 6%, la part des télécommunications passant de 0,8% à 1,6% durant la même période.
Cette mondialisation du secteur des télécommunications s’effectue généralement par le biais des inter- pénétrations entre les firmes des plus grands pays développés (USA, Japon, Europe): en 1989, 47% des accords inter firmes ont été l’œuvre des firmes européennes et américaines et 17% entre firmes européennes et japonaises.
C’est dire que le défi économique de la mondialisation est majeur: car au moment où les européens privilégient les accords avec les firmes spécialisées dans les systèmes ou les applications, les firmes américaines choisissent plutôt l’intégration verticale vers l’amont notamment les fabricants de composants. Les japonais, quant à eux, sont plus diversifiés dans leur choix et privilégient les accords technologiques au détriment des joint-ventures ou des prises de participation.
C’est dire aussi que le défi économique lancé aux entreprises de télécommunications est fondé sur deux exigences :
- la nécessité d’une panoplie de compétences techniques et humaines,
- l’exigence des ressources financières nécessaires pour faire de la R&D l’arme d’avenir.
3-2-Le défi politique et réglementaire
Dans le secteur des télécommunications, le monopole de l’Etat est autant plus ancien que le secteur lui-même.
Partout dans le monde, la construction des infrastructures des télécommunications est, à un moindre degré la transmission des signaux téléphoniques, a relevé des questions de sécurité et de souveraineté.
Or, depuis plus d’une décennie, la place et le rôle de l’Etat sont, pour des raisons tant idéologiques qu’économiques ou politiques, remis en cause laissant la place à une gestion fondée sur une logique marchande : «les exigences de compétitivité économique rendent obsolètes les monopoles étatiques»(22) et permettent l’émergence des thèses de la déréglementation sur lesquelles le consensus est pratiquement quasi-établi.
En effet, « la protection, assurée par les différents monopoles nationaux, a longtemps empêché les industriels et les exploitants étrangers de pénétrer les marchés nationaux (et de s’internationaliser). Or, la domination de la logique marchande ne signifie ni l’absence de préoccupations économiques dans le passé, ni la disparition de l’Etat régulateur dans le futur la période actuelle est celle d’une transition désordonnée d’un mode de régulation à un autre»(23).
C’est dire donc que le défi politique et réglementaire, dans les années à venir, demeure celui de la confrontation entre la logique publique et la logique privée; et c’est de la façon de le relever que dépendra, en partie, l’avenir du secteur des télécommunications.
3-3- Du défi sociétal des mutations en cours
L’implantation de réseaux de plus en plus performants et efficaces favorise incontestablement l’éclosion du mode de structuration de l’appareil productif en réseaux.
Cependant, si ces évolutions traduisent des bouleversements profonds au sein de l’appareil productif, elles le font aussi mais graduellement au niveau des structures sociétales. Car, l’introduction et l’utilisation des technologies de l’information et de la communication ne se réalisent pas en terrain vierge, elles prennent naissance et se réalisent dans le contexte économique, social et culturel existant.
Par ailleurs, lesdites évolutions ne sont généralement perçues qu’en termes de multiplication des infrastructures, de mises au point de nouveaux équipements et de réorganisation des marchés ; et de ce fait, tout le défi de la dimension communicationnelle, rendue possible grâce aux technologies de l’information et de la communication, n’est perçu qu’en tant que valorisation du potentiel technique.
Or, si défi il y a, il faudrait le lever non pas à travers la valorisation des supports et des contenants, mais plutôt et surtout en se penchant sur la valorisation des contenus et de la « matière» transmise; l’adéquation entre les évolutions technologiques et les évolutions de la demande sociétale étant, à vrai dire, le véritable défi lancé par les mutations technologiques et institutionnelles pour les années à venir.
(1)-L’existence d’un macro cycle régulier suppose, pour Mc Guire, l’existence d’un déterminisme historique qui ferait peu de possibilités d’influer radicalement le cours des évènements à l’aide des décisions des mouvements rationnels.
(2)-Du fait que Kondratiev n’a pas employé les techniques de lissage des séries chronologiques de manière constante pour prouver la régularité des mouvements observés.
(3)-Trotski, en se livrant à ce type de critiques, a connu le même sort que Kondratiev. Chassé du parti communiste soviétique, il a été assassiné dans son exil au Mexique.
(4)-Schumpeter. J.A, «Business cycles», Mc Graw Hill, New-York, 1939.
(5)-Queron. J, Quentin. J.P, «Mouvements économiques de long terme et politique de l’innovation », FAST, Commission des Communautés Européennes, Occasional Papers, Bruxelles, Juin 1982.
(6)-Cf. Petrella. R, «Les changements dans l’environnement externe à la R;D: la dimension européenne», FAST, Occasional Papers, Bruxelles, Mai 1983.
(7)-Petrella. R, «Les changements», Rapport. Précité.
(8)-(9)-(10)-(11)-(12)-Aurello. B, De Chalvron. J.G, «Le secteur des télécommunications : déstabilisation et restructuration», Bulletin de l’Idate, n° 8, Septembre 1982.
(13)-(14)-Arlandis. J, «Le développement des télécommunications : les enjeux économiques de la mutation des années 80 », Revue Tiers-Monde, n°11, Juillet 1987.
(15)-L’analyse développée dans ce paragraphe s’inspire des travaux FAST dont essentiellement : «Les matériaux nouveaux : dynamique économique et stratégie européenne», FAST, Occasional Papers, Bruxelles, Février 1987.
(16)-Massard. N, «Dynamique technique et industrialisation des fibres optiques», Revue d’Economie Industrielle, n° 39, 1987.
(17)-Nouvion. M, «L’automatisation des télécommunications», PUL, 1982.
(18)-CPE, «Le réseau numérique à intégration de services», Décembre 1985.
(19)-Fondation Europe et Société, «L’Europe des grands réseaux de service public», n° 9-10, Avril-Septembre 1988.
(20)-FAST, «La communication dans l’Europe de demain : au-delà de la technologie», FAST, Vol 4, Bruxelles, Juillet 1988.
(21)-(22)-Petrella. R, «la mondialisation de l’économie : éléments de synthèse», Rapport, FAST, Bruxelles, Février 1990.
(*)- Al Bayane, Quotidien, Casablanca, 2-4 Février 1992
-Le Courrier Informatique et des Télécoms, Hebdomadaire, Casablanca, 7 Février 1992.
* « Développement des télécommunications : les défis des années 90» , Al Bayane, 2 Février 1992 (1/2).