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«Yahya El Yahyaoui à la revue Lakoom : les intellectuels et la politique»

Lakoom : On a remarqué au cours de ces dernières élections, un "retour" mitigé de quelques intellectuels et chercheurs dans la scène politique, en s'engageant comme candidats avec quelques partis politiques, surtout côté parti de l'authenticité et de la modernité (P.A.M) et le parti Justice et Développement (P.J.D). Peut-on stipuler que ce "retour" tant attendu, peut "enrichir" l'action politique, ou s'attendre plutôt à une "absorption" du rôle de l'intellectuel ou du chercheur au profit du poids de politique ?

Yahya El Yahyaoui : Il est difficile de répondre à cette question de façon directe et tranchée, car elle renvoie non seulement à la relation entre la politique et la culture, entre le monde de la production du savoir et celui relatif à la l’exercice du pouvoir, mais renvoie aussi à la fameuse thèse d’Antonio Gramsci sur l’intellectuel organique.

S’il est vrai que l’homme politique doit être instruit, aux diapasons de l’actualité culturelle, et attentif aux dynamiques sociologiques en cours, il n’est pas moins vrai qu’il devrait être aussi porteur sinon d’un projet culturel, du moins imbu par une certaine idée de la culture.

Pour reprendre votre question, je pense que l’intégration, par certains universitaires et hommes de lettres, du monde de la culture, appelle quelques observations :

+ La première est qu’il s’agit d’une simple cooptation de la part des partis politiques, et de l’Etat en général, et non pas d’un choix délibéré fait par ces chercheurs en fonction de telle ou telle conviction. La preuve en est qu’on ne constate cela qu’à l’approche des élections, c'est-à-dire lorsque les partis veulent se montrer ouverts au monde des lettres et de la culture, ou en faire un instrument de propagande.

+ La seconde observation pourrait être significative d’une simple tentation faite par l’ «élite culturelle» pour accéder à un statut qui semblerait difficile d’atteinte sans passer par les rouages de la politique. La preuve en est encore une fois, qu’une grande partie des ministres, des ambassadeurs, des consuls ou des directeurs des grandes entreprises ou autres, n’ont pu l’être qu’empruntant les domaines politiques ou forts de l’aval des partis auxquels ils appartiennent.

+ La troisième observation est que la relation entre le monde de la politique et le monde de la culture est à sens unique, c'est-à-dire du second au premier et non l’inverse. D’ailleurs, les universitaires ayant intégré la politique, ont préalablement à cela quitté l’université, et quand ils ont échoué, ils n’ont pu la réintégrer, encore moins renouer avec le peu de crédibilité qu’ils avaient auparavant.

Par conséquent, je pense que si en général l’arrivée des intellectuels et chercheurs pourrait enrichir et animer le débat politique, ce n’est nullement le cas pour le Maroc, où c’est l’intérêt personnel qui prime et prédomine. Vous n’avez d’ailleurs, pour vous en convaincre, qu’à voir ce qu’est advenu de l’élite intellectuelle de l’USFP, du PPS entre autres.

C’est pour dire, en somme, que la politique au Maroc a appauvri la culture, en y ponctionnant la réserve, elle l’appauvrirait davantage en ces temps de Ould Laaroussya, Chabat ou encore Ali Himma et son «élite pensante». 

Lakoom : Comment peut-on expliquer ce "grand silence" de l'intelligentsia marocaine, pour ce qui concerne les grands défis auxquels le Maroc doit faire face de nos jours, que ce soit du côté des idées politiques, économiques, ou autres ?

Yahya El Yahyaoui : Je ne pense pas que cette attitude relève du silence, il s’agirait plutôt d’une démission pure et dure. Quand ce sont les technocrates des ponts et chaussées, des mines, des télécommunications, qui font et défont les politiques publiques, qui établissent les politiques d’éducation et d’enseignement, qui définissent les grandes orientations des entreprises publiques, et qui veillent au sort, ces dernières années, des grandes fédérations sportives et culturelles, quand vous voyez cela, comment voulez vous que cette «intelligentsia» s’intéresse aux problèmes du pays, encore moins à l’invention de solutions de nature à le repêcher de ses crises multiples et protéiformes ?

Et quand vous voyez des analphabètes qui siègent au parlement, qui président aux destinées des villes et des campagnes, et qui n’ont de compte à rendre à qui que ce soit, quand vous voyez cela, comment voulez vous que cette intelligentsia mette au devant des idées, jugées d’avance élitaires et sans rapport avec les «grands choix du pays» ?   

Elle a l’impression, et peut être même la certitude, que la chose publique relève d’un autre niveau, pas le sien en tout cas, et par conséquent, elle préfère soit s’adapter à l’existant pour tirer avantages, soit se retirer systématiquement et adopter une attitude d’indifférence.

Elle a peut être raison, mais je ne m’y identifie le moindre du monde. Il faudrait faire son travail au-delà de ces pesanteurs. Autrement, si on ne peut rien contre eux, on peut tout faire sans eux.

Lakoom : On assiste aujourd'hui à un "pseudo déclin" de grands intellectuels marocains, tels Mohamed Abed Jaberi, Abdellah Laroui, le défunt Abdelkebir Khatibi, et autres, si on exclut bien sur ce que d'autres réalisent en guise de travaux et recherches. Est-ce qu'on assiste à une version marocaine de "la trahison des clercs", comme stipulait Julien Benda ?

Yahya El Yahyaoui : Je ne suis pas sûr qu’il s’agirait, pour les cas cités, de trahison. C’est plutôt une démission qui traduit une certaine déception, notamment pour Jabri et Laroui qui se targuaient d’avoir un projet de société, ou pour la société.

C’est dire, d’un autre côté, la difficulté à reproduire les exemples types d’un Sartre, d’un Bourdieu ou d’un Messiri, le contexte marocain étant un formidable rouleau compresseur qui broie tout ce qui est en son chemin.

Rabat, 26 Juin 2009

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