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«L’activisme sur internet, entre défection et expérimentation»

Blondeau. O et al., Ed. Amsterdam, Paris, 2007, 394 p.

1- En introduction à ce livre, les auteurs affirment que «l’internet s’est rapidement imposé, de manière plus ou moins explicite comme un concurrent direct des centrales syndicales ou des partis politiques». Mais l’expression micro-mobilisations n’est plus seulement ce qualificatif péjoratif qui discrédite l’importance de ces mouvements. Bien au contraire, elle explicite, à travers ce terme, une qualité qui sous-entend qu’un individu pourrait être en lui-même porteur d’une mobilisation.

La problématique de la défection, qui est centrale ici, illustre que «si l’immense majorité des acteurs connaissent de manière assez précise les travaux sur la défection, la désaffiliation ou le désengagement militant, ils en détournent le sens pour en faire une valeur positive devenant ainsi un déclencheur de pratique».

Le caractère décentralisé du réseau, favorisant la prise de parole individuelle sans pour autant nier le potentiel d’auto-organisation des luttes, atteste qu’il y a des activistes qui ont des engagements politiques ou associatifs très forts (dans le mouvement autonome, écologiste, féministe, etc.), et trouvent dans l’activisme électronique une manière de recycler et de prolonger cet engagement.

Par ailleurs, il est courant de voir aussi, notamment dans des forums ou des listes de discussion, que seule la parole individuelle possède une quelconque pertinence, et tout discours suspect d’être partisan, est appréhendé avec beaucoup de réticences et se trouve même parfois proscrit.

En même temps, les activistes de la démocratie en réseau proposent d’imaginer de nouvelles formes de consultation, de mobilisation et de prise de décision, qui dépassent les procédures de la démocratie, notent les auteurs.

Et les auteurs de remarquer que "ce que nous montre en effet un grand nombre d’expériences de démocratie et de mobilisations politiques sur internet, c’est que l’intérêt pour la politique, pour la controverse et le débat public ne s’est pas épuisé, mais s’est seulement déplacé. Il a investi d’autres espaces qui ne sont pas toujours effectivement perceptibles par les tenants de l’orthodoxie politique».

Ce ne sont plus, en effet, seulement des organisations qui sont en capacité de produire de l’espace public, de diffuser de l’information ou d’animer du débat public, mais aussi, et peut-être même surtout sur internet, des collectifs informels affinitaires, sinon des individus isolés. Leur sites ou listes de diffusion, pas toujours soutenus par des organisations ayant des ressources financières, mais bien souvent bénévolement par des individus inscrits dans l’action, «ont tendance à n’exister que dans la temporalité du mouvement».

C’est la raison pour laquelle, ils ne sont que très rarement actualisés après la fin de l’action. Ils restent quelque temps inactifs, puis disparaissent définitivement du Web. Par conséquent, dans la temporalité de l’action, comme dans les traces et la mémoire qui sera conservée du mouvement, ce registre d’investissement militant, développé par les organisations militantes, a tendance s’effacer.

2- Dans une perspective de sociologie politique, l’émergence de la technique dans le champ de l’activité militante déstabilise le clivage entre activité technique et instrumentale d’une part, et activité politique et communicationnelle d’autre part. D’où l’intérêt d’une rencontre entre techniciens et militants «sur la base d’une discussion la fois réflexive et prospective, touchant aux finalités et aux modalités de mise en oeuvre de dispositifs techniques».

Ceci est d’autant plus urgent, dans l’esprit des auteurs du moins, que certains chercheurs et beaucoup d’observateurs estiment que cet activisme est en passe de devenir une forme d’activisme à part entière, et tendait à se substituer aux répertoires d’actions traditionnels prenant la rue pour scène.

Mais parce que très liés au caractère ponctuel des luttes sociales, les sites web ont progressivement tendance à disparaître au profit de listes de discussion, «techniquement moins lourdes à administrer, et s’inscrivant dans des champs de préoccupations à la fois plus thématiques et plus globales».

Par la suite, l’apparition, notamment aux Etats-Unis, d’un cycle de luttes politiques important, résultant de la guerre en Irak et de l’élection présidentielle de 2001, vont permettre l’expérimentation foisonnante de nouvelles pratiques dont la scène sera la rue et plus seulement l’espace électronique. «Le politic design ne va plus s’en tenir à configurer l’espace électronique, mais va s’attacher à configurer aussi l’espace public de la vraie vie».

Parallèlement à cela, le retour critique des médias alternatifs commence à porter sur la conception même de la production de l’information que se font les acteurs : «il ne s’agit pas seulement de concurrencer les médias traditionnels sur leur propre terrain, mais de maîtriser la production de l’information d’un bout à l’autre de la chaîne».

Cette tentative de maîtrise est traversée par une réflexion globale sur la communication, mais implique aussi la nécessité de s’interroger sur sa forme, son contenu et son esthétique.

Mais, la perspective qui consiste à voir dans le médiactivisme lié à l’Internet, des tentatives de mise en oeuvre d’un média perspectiviste, redistribuant le droit à la parole, et travaillant à l’effacement de la frontière entre producteurs d’informations bénévoles (militants, témoins) et professionnels (journalistes, experts), et au-delà, à l’effacement des catégories même qui découlent de cette analyse (critique et critique expressiviste), apparaît des plus simplistes, pour les auteurs.

Cet activisme médiatique est, bien plutôt, un laboratoire technopolitique tout autant qu’esthétique de déconstruction et de reconstruction de la notion même d’information.

Dans ce champ de médiactivisme antérieur à internet, le medium télévisuel demeure tout de même incontournable. En effet, «puisque la télévision est la principale source d’information, il faut devenir télévision pour devenir soi-même une source crédible et audible de l’information».

3- Internet peut-il être considéré comme un outil au service de la démocratie, des mobilisations collectives et de la politique?

Et les auteurs de répondre : «nous ne nous inscrivons pas dans la perspective d’une démocratie orientée objet, selon laquelle la solution aux grands maux de la démocratie passerait par le design d’objets. Cette utopie n’est d’ailleurs pas très éloignée de toutes celles qui s’accrochent à la notion de cyberdémocratie, et que Thierry Vedel critique dans de nombreux articles avec beaucoup de pertinence».

Si la défection se présente comme une manière de contourner les questions de légitimité et de pouvoir que l’on pose aux mouvements sociaux, l’expérimentation, notent les auteurs, «doit être conçue comme un effort incessant d’invention de formes d’organisation constamment renouvelées. Il ne s’agit donc pas de dessiner un projet de société ou de réformer la démocratie en raffinant ces procédures, l’enjeu est plutôt d’élaborer à travers la technique, des manières et des formes d’agir ensemble, de produire du commun en tenant compte de la singularité de chacun».

Il s’agit alors moins de s’opposer que d’expérimenter de nouveaux langages pour produire de nouvelles subjectivités, de nouvelles causes, de nouvelles batailles et un nouveau regard politique, estiment les auteurs en conclusion.

Rubrique « Lu Pour Vous »

3 septembre 2009

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