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«Iran et équilibre géopolitique au Moyen-Orient»

Bianco. J-L et al., Assemblée Nationale, Paris, janvier 2008, 179 p.

1- En introduction à ce rapport, les auteurs disent ceci : «après avoir été, pour les Occidentaux, le pays des poètes et des roses, une destination rêvée pour tout amateur d’art, l’Iran est brutalement devenu, en 1979, le régime des mollahs, aussi étrange qu’inquiétant, menaçant la stabilité du monde, par sa volonté de propager la révolution islamique hors de ses frontières».

Mais les auteurs de continuer, en disant que «le dialogue des civilisations, prôné par le président réformateur Khatami à la fin des années 1990, a suscité l’espoir d’une ouverture, vite effacé par la révélation, en 2002, de programmes clandestins d’enrichissement et de retraitement de l’uranium. Depuis lors, le pays est redevenu l’une des principales préoccupations de la communauté internationale, qu’elle s’inquiète de la découverte de nouveaux indices renforçant l’hypothèse d’un programme nucléaire à finalités militaires, ou du soutien qu’il accorde à des groupes de dangereux activistes».

L’Iran est incontestablement une puissance régionale, reconnaissent les auteurs. «Sa situation géographique, sa population nombreuse, son immense richesse en hydrocarbures, donnent à l’Iran un poids considérable dans la région. A ces données objectives, s’ajoutent son influence culturelle et la particularité que lui confère l’idéologie de son régime politique».

En même temps, l’Iran est le seul Etat dans lequel les Chiites détiennent le pouvoir, depuis le début du XVIème siècle. Le régime issu de la révolution de 1979 est une République islamique, «dont la constitution associe étroitement les principes démocratiques assurant la légitimité populaire, et l’affirmation de la suprématie du pouvoir divin».

Avec ses 70 millions d’habitants qui éprouvent, malgré leur diversité ethnique, un fort sentiment d’appartenance nationale, ses ressources naturelles exceptionnelles et sa stabilité politique depuis 1979, «l’Iran occupe une place éminente au Proche et au Moyen-Orient, où il aspire à exercer un véritable leadership. Il dispose d’efficaces relais d’influence, ce qui suscite les craintes de la plupart des Etats de la région».

Si, contrairement à Israël, l’Egypte et l’Arabie saoudite ne craignent pas pour leur existence, elles sont aussi très préoccupées par les ambitions régionales de l’Iran, qui risquent de leur faire de l’ombre.

La situation de Bahreïn est probablement encore plus inconfortable, note le rapport. Il est vrai que «le petit Etat n’est, en principe, plus l’objet de revendications territoriales de la part de l’Iran, dont une partie importante de la population est originaire, mais 70% des Bahreïniens sont chiites et toujours considérés par les dirigeants, la famille royale est sunnite, comme plus ou moins inféodés à l’Iran, ce dernier étant soupçonné de vouloir déstabiliser le pays».

Par ailleurs, et alors que l’Iran se sent isolé, dans le mode et au sein du Moyen-Orient, il peut compter depuis près de trente ans sur l’alliance, jusqu’ici sans faille, de la Syrie, le seul pays arabe à avoir soutenu l’Iran contre l’Irak dans la première guerre du Golfe.

L’Iran est donc incontestablement une puissance régionale, affirment les auteurs. Mais ses moyens d’influence, considérables, sont néanmoins limités par les faiblesses structurelles du pays. «La révolution islamique et les valeurs qu’elle prétend défendre, lui confèrent une aura certaine auprès d’une partie de la population de la région, mais elles ne suscitent plus l’adhésion massive des Iraniens, et ont conduit à la mise en place d’un système étatique largement impotent».

Si le sentiment national est fort en Iran, la population ne présente pas une grande homogénéité. «Il est vrai que 99% des Iraniens sont musulmans, 89% étant chiites, outre les quelques milliers de juifs, de chrétiens et de zoroastriens, le pays compte aussi environ 350 000 bahaïs, dont la religion est interdite, et qui sont victimes de différentes formes de discriminations. Seuls 51% des Iraniens sont persans, les Azéris représentent 24% de la population, les Gilakis et les Mazandaranis 8%, les Kurdes 7%, les Arabes 3%, vivent aussi en Iran 2% de Baloutches, autant de Lours et de Turkmènes et 1% d’Arméniens».

La structure politique du pays une synthèse de la démocratie et de l’islam, à travers la combinaison malaisée de deux légitimités : une légitimité théocratique et une légitimité populaire. «La contradiction entre ces deux logiques est à la source des blocages politiques et économiques du pays. Dans ces conditions, c’est incontestablement la légitimité théologique qui l’emporte, la volonté divine ne pouvant se retrouver soumise à celle du peuple : les organes non-élus dominent les organes élus, et en particulier, le Guide est plus puissant que le président».

S’agissant des instances de décision en matière de relations internationales, il est clair que «le pouvoir de décision appartient au Guide de la révolution, et non à la superstructure, à savoir le président et le gouvernement. Le Guide dispose d’une administration propre (le Bureau de la guidance) qui lui permet d’exercer une tutelle directe sur les domaines les plus sensibles : justice, services de renseignements, nucléaire…etc.».

Par ailleurs, L’Iran dispose des deuxièmes plus importantes réserves mondiales de pétrole d’une part, de gaz naturel d’autre part, et occupe la quatrième place parmi les producteurs et exportateurs de pétrole. Malgré cela, «le pays ne connaît pourtant pas, loin s’en faut, le développement rapide et la prospérité visible de la plupart des autres Etats pétroliers de la région» (hormis une croissance annuelle de 6,6% en 2007- 2008, et un excédent de la balance des paiements courants de 18,5 milliards de dollars».

En 2007, le pays a réalisé des exportations pour 101 milliards de dollars, dont 85% en pétrole brut et gaz, et importé pour 73 milliards de dollars, dont plus du tiers de produits provenant de l’Union européenne. Son solde commercial est positif à hauteur de 10,2% de son PIB.

2- Sur un autre plan, et «bien qu’il soit difficile de percer les objectifs véritablement poursuivis par l’Iran, à travers son programme nucléaire, on ne pouvait ignorer qu’il avait violé les règles posées par le traité de non-prolifération, dont il a été l’un des premiers Etats parties. Certes, l’Inde, le Pakistan et Israël se sont dotés d’armes nucléaires sans y être autorisés par ce traité, mais ils n’y sont pas parties».

Et alors même qu’il est «juridiquement impossible d’accéder à la demande de l’Iran, qui souhaite se voir reconnaître le statut de première puissance régionale, les offres de 2006 et 2008 proposent malgré tout de faire de ce pays un acteur essentiel, et considéré comme tel par tous les membres du Conseil de sécurité, de la paix dans la région. Malgré cela, les Iraniens ont persisté dans leur refus» d’arrêter leur programme.

Or, l’absence d’avancées notables dans les négociations, «laisse à penser que les sanctions n’ont pas été efficaces, mais elles peuvent aussi avoir un effet sur le long terme, que les autorités iraniennes n’ont pas encore mesuré, ou dont elles ont encore les moyens de faire abstraction».

La puissance régionale de l’Iran est déjà considérable, estiment les rapporteurs. «On peut donc légitimement s’interroger sur ce que la possession d’une bombe nucléaire, ou au moins l’acquisition de la technologie nécessaire à en fabriquer une, lui apporterait de plus».

Les autorités iraniennes justifient leur programme nucléaire par leur volonté de se doter d’une capacité nucléaire civile. Elles mettent en avant un souci d’indépendance nationale, et déclarent «ne pas comprendre pourquoi l’Occident s’opposait ainsi aux progrès de la science et de la technologie en Iran, refusant de reconnaître que ses inquiétudes quant à la finalité des recherches en cours pouvaient avoir un fondement. Les Occidentaux sont accusés de vouloir défendre égoïstement leur supériorité technologique actuelle et maintenir le retard des pays musulmans en général, et de l’Iran en particulier».

Compréhensible, cette justification n’est pas recevable pour autant, pensent les auteurs du rapport. Car, «l’apparition d’une nouvelle puissance nucléaire de la région ne manquerait pas, en effet, de susciter un renouveau des efforts déjà amorcés par certains Etats du Proche et Moyen-Orient en vue de se doter à leur tour d’une arme nucléaire».

En outre, «s’il est peu probable que l’Iran mette une arme nucléaire directement à la disposition de l’un des groupes d’activistes qu’il soutient dans la région, il est à craindre que ceux-ci se sentent d’autant plus libres d’agir que leur protecteur sera puissant».

Dans la réalité des faits, le programme nucléaire iranien «ne peut être abordé que comme un des éléments de la transformation des équilibres régionaux, dans un contexte marqué, notamment, par les difficultés rencontrées par les Etats-Unis en Irak et par l’OTAN en Afghanistan, et l’absence d’avancées dans le règlement du conflit israélo-palestinien».

Alors que le Moyen-Orient est, depuis des décennies, l’une des zones les plus troublées du monde, «il n’est pas acceptable de laisser l’Iran se doter d’armes nucléaires, même s’il n’est pas du tout certain qu’il en fasse usage».D’autant que l’Iran dispose déjà d’une «capacité de nuisance régionale considérable, dont on ne peut prendre le risque qu’elle soit décuplée par la détention de la bombe nucléaire».

Il est très peu probable que l’Iran lance une bombe contre Israël, affirme le rapport, mais «on ne peut pas pour autant, accepter qu’il se dote de l’arme nucléaire sans rien faire pour l’en empêcher».

Or, une opération militaire contre l’Iran pourrait avoir des conséquences dévastatrices pour l’équilibre régional, ce qui explique que la plupart des Etats de la région veuillent l’éviter absolument, notent les rapporteurs.

Par ailleurs, même si des frappes ponctuelles permettaient de retarder de quelques années le programme de recherche iranien, la technologie accumulée par les Iraniens ne disparaîtrait pas pour autant, et le pays n’aurait probablement de cesse de reconstituer sa capacité de recherche et de reprendre son programme.

La voie à suivre pour obtenir à la fois un règlement du dossier nucléaire et la contribution de l’Iran à l’équilibre régional est donc étroite, reconnaissent les auteurs. «Elle ne peut, d’évidence, passer que par la diplomatie, le dialogue, la négociation. Il ne s’agit pas de donner à l’Iran tout ce qu’il demande, mais de trouver un équilibre entre ses préoccupations légitimes et celles de la communauté internationale… Si la diplomatie est actuellement dans une impasse, elle n’est pas allée au bout de ses possibilités et qu’elle constitue la seule voie à suivre».

Rubrique « Lu Pour Vous »

17 septembre 2009

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