Cornu. G et ali., Rapport, Sénat, Paris, février 2012, 59 p.
1- La Corée du Sud, affirme d'emblée ce rapport, «c’est d’abord une réussite économique d’une ampleur et d’une rapidité exceptionnelles, alors même que le pays est à peu près dépourvu de richesses naturelles».
En 1953, le pays sort d’une période marquée par une longue fermeture aux influences étrangères, suivie d’une occupation étrangère puis d’une guerre civile qui ont dévasté le pays. La toute nouvelle Corée du Sud est alors l’un des pays les plus pauvres du monde.
En 1953, la Corée du Sud sort exsangue de la guerre civile qui a ravagé son territoire et détruit ses villes. Il s’agit alors, de l’un des pays les plus pauvres de la planète, hérissé de bidonvilles et dépendant entièrement de l’aide des États-Unis pour qui la presqu’île présente un intérêt géostratégique majeur.
Cinquante ans plus tard, «la Corée est devenue la quinzième puissance économique mondiale, avec un produit intérieur brut (PIB) nominal de 1 000 milliards de dollars en 2010. Son PIB par habitant, de 20 590 $ en 2010, équivaut à celui du Portugal (contre 43 490 $ en France). En parité de pouvoir d’achat, le PIB par habitant des Coréens n’est pas très éloigné de celui des Français (29 835 $ contre 34 077 $ en 2010)».
Certaines réussites sont spectaculaires. La Corée est le premier constructeur naval mondial avec 40% des commandes mondiales en 2007, alors que ce secteur n’existait pas dans ce pays avant 1970. C’est aussi le cinquième fabricant mondial d’automobiles, devant la France, et le cinquième producteur d’acier brut.
La Corée est enfin l’un des champions mondiaux de l’électronique et des nouvelles technologies. Elle fabrique la moitié des mémoires d’ordinateur dans le monde et s’impose dans les téléphones portables, notamment intelligents. Ses habitants disposent d’un taux d’accès à l’internet à haut et très haut débit sans équivalent.
Cette progression n’est pas terminée : «la Corée du Sud affiche les taux de croissance les plus élevés de l’OCDE et poursuit son rattrapage en direction de l’économie japonaise. D’après la Banque mondiale, elle fera partie en 2025 des six pays qui fourniront plus de la moitié de la croissance mondiale».
Ainsi un Coréen né en 1950, qui a grandi dans l’un des pays les moins avancés de la planète, vit-il aujourd’hui dans l’un des plus riches et des plus innovants.
Or cette réussite ne peut guère être attribuée aux capacités propres de son territoire naturel. Les principales ressources naturelles de la péninsule coréenne sont situées en Corée du Nord. Le Sud ne possède pas de sources d’énergies fossiles et sa facture énergétique représente 27% des importations. Ce n’est donc pas dans les atouts du territoire, mais bien dans le facteur humain et les circonstances historiques qu’il faut chercher la clé du succès coréen.
La Corée du Sud a bénéficié, au début de son développement, de l’aide des États-Unis. Outre une indispensable protection militaire, les États-Unis lui ont fourni capitaux et technologies. La Corée a également pu s’appuyer sur les connaissances et les technologies acquises pendant l’occupation japonaise, même si celle-ci visait en premier lieu l’intérêt de la puissance coloniale.
Enfin la Corée du Sud a bénéficié pendant longtemps d’un accès préférentiel aux marchés mondiaux en tant que pays en développement, à travers le système généralisé de préférences (SGP).
2- Le développement coréen s’est fondé dès le départ sur une approche dirigiste. Malgré la libéralisation de la société et de l’économie survenue depuis les années 1980, «l’État conserve un rôle de stratège pour identifier les filières d’avenir et peut mettre en oeuvre sa politique économique grâce à ses liens étroits avec le monde des affaires afin de rattraper, voire de dépasser les autres pays dans chacun des domaines économiques sélectionnés. Ainsi, après avoir mis l’accent sur les nouvelles technologies au cours des années 1990, le gouvernement coréen mobilise actuellement le secteur économique autour des enjeux de la croissance verte».
Si les autorités politiques sont à l’origine des choix stratégiques majeurs, c’est par des entreprises pour la plupart privées, que s’est effectué le développement coréen.
La caractéristique la plus frappante du tissu économique coréen est la prépondérance, surtout jusqu’à la crise financière de 1997, des grands conglomérats ou chaebols. Comme les zaibatsu japonais, les chaebols coréens couvrent des secteurs d’activité extrêmement variés. Leur visibilité est d’autant plus grande que l’ensemble de leurs filiales utilisent généralement le nom de la maison-mère dans leur raison sociale.
Ainsi le groupe Samsung, connu en France pour ses activités dans le domaine de l’électronique et de la téléphonie, est aussi l’un des principaux acteurs du secteur des bâtiments et travaux publics en Corée, ainsi que de la construction navale. Le groupe possède la première société d’assurance de Corée, gère le plus important parc d’attraction, des hôtels et de nombreuses autres activités. Le groupe assure à lui seul un cinquième des exportations de la Corée du Sud. Ces groupes rassemblent une constellation d’entreprises reliées de manière plus ou moins étroite, mais généralement contrôlées par la famille fondatrice.
Les chaebols s’appuient sur une «double stratégie d’intégration: une intégration horizontale, qui consiste à diversifier les productions pour pénétrer et si possible s’imposer sur tous les marchés, une intégration verticale destinée à contrôler, à l’amont, les sources d’approvisionnement, minerai de fer, pétrole, sans dépendre des producteurs et à diriger, à l’aval, les circuits de distribution».
3- Le développement de la Corée repose toutefois, autant que sur ses dirigeants, sur les qualités de son peuple.
«Dans une civilisation fortement influencée par le confucianisme, la priorité absolue donnée à l’éducation et aux concours a constitué un avantage décisif dès les premiers temps du processus de développement. La Corée partage aujourd’hui avec la Finlande les résultats les plus élevés dans l’enquête internationale PISA menée tous les trois ans par l’OCDE».
Cette priorité résulte de choix politiques et sociaux, mais également de la volonté de chaque famille coréenne de fournir à ses enfants les meilleurs atouts possibles pour réussir dans la vie. Tout au long de l’histoire moderne de la Corée du Sud, «les parents ont été disposés à consacrer une part importante du budget familial à l’éducation des enfants».
4- Si la Corée du Sud a démontré la solidité de sa croissance économique par sa capacité à se rétablir relativement rapidement après les crises économiques, on ne saurait ignorer les défis qui se posent à ce pays.
Les grands groupes ont montré depuis les années 1960, leur capacité à répondre aux grands défis du développement, notamment dans les industries lourdes et manufacturières. Toutefois, dans les nouvelles technologies, les innovations de rupture viennent souvent de petites ou moyennes entreprises, dont le tissu économique coréen est très peu riche. Or l’hégémonie des chaebols, qui avait reculé après la crise financière de 1997, semble au contraire se renforcer ces toutes dernières années.
De plus, «alors que le coût très faible de la main d’oeuvre faisait autrefois de la Corée l’un des ateliers» du monde (le salaire mensuel était inférieur à 100 dollars en 1960), c’est à présent vers d’autres pays du sud-est asiatique que se tournent les grandes entreprises coréennes elles-mêmes pour faire fabriquer leurs produits».
La Corée du Sud, plus encore que les autres pays développés, doit également faire face au défi énergétique. Le pays est le premier importateur de pétrole par habitant.
Dépendante de l’extérieur à 96,4% pour ses sources d’énergie primaire, alors que sa consommation approche de celle de la France (243 millions de tonnes-équivalent-pétrole contre 262), la Corée n’a d’autre choix pour le moment que de recourir à des centrales thermiques pour produire la majorité de son énergie.
En même temps, la croissance coréenne repose désormais pour une bonne part sur le dynamisme du secteur des technologies de l’information et de la communication. La stratégie d’exportation s’appuie sur un marché intérieur extrêmement développé : «les Coréens constituant sans nul doute l’un des peuples les plus technophiles de la planète, leurs entreprises disposent d’un savoir-faire et d’une expérience qui leur donnent un avantage décisif».
La Corée a développé des infrastructures de communications électroniques parmi les plus performantes du monde. La répartition de la population se prête bien, il est vrai, au déploiement de réseaux à très haut débit : le territoire habité est particulièrement exigu, les montagnes demeurant inoccupées. De plus, les Coréens privilégient l’habitat collectif au sein de vastes complexes d’immeubles caractéristiques en forme de barres, dans lesquels l’installation de la fibre optique est plus aisée que dans des quartiers résidentiels diffus.
Le réseau à très-haut débit est ainsi déployé sur 70% du territoire (fin 2009). «Le déploiement de la fibre optique a été financé par les opérateurs, chacun déployant son réseau. Il a été demandé à ces opérateurs de manière informelle, sans obligation juridique, d’étendre leur couverture en direction des zones rurales».
Enfin le gouvernement a pour objectif le déploiement sur le territoire, d’ici à 2012, d’un réseau à ultra-haut débit fixe (1 Gbit/seconde, soit dix fois plus que la fibre optique) et mobile (10 Mbit/seconde). Les opérateurs devraient consacrer encore 5,5 milliards de dollars pour le déploiement d’un réseau de quatrième génération d’ici à 2014.
D’ores et déjà, la Corée du Sud compte 17 millions de foyers raccordés à l’internet à haut-débit en 2010, soit un taux de pénétration proche de 100 %. 16 % de ces foyers sont même équipés en fibre optique à très haut débit.
La diffusion des appareils de télécommunications accompagne en Corée une véritable culture des technologies de l’information et de la communication qui la distingue des pays occidentaux. La Corée est l’un des rares pays développés où les grands moteurs de recherche américains tels que Google et Yahoo jouent un rôle mineur : «les Coréens accèdent la plupart du temps à internet par des portails locaux tels que Daum ou Naver, qui proposent des services de recherche, mais aussi d’informations ou de cartographie».
Les technologies de l’information et de la communication représentent environ 16% du produit intérieur brut, pour un montant de 162 milliards de dollars en 2008 et des exportations de 75 milliards de dollars.
Dans ce secteur, la domination des chaebols n’est pas exclusive : si les géants Samsung Electronics et LG bénéficient d’une renommée mondiale, de nombreuses petites sociétés participent également à la croissance et à l’effort d’innovation. L’action publique, comme dans les autres secteurs, a joué un rôle d’impulsion exemplaire.
Rubrique « Lu Pour Vous »
7 juin 2012