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«Internet et les pays du Tiers-Monde (1/2)»

« Internet et les pays du Tiers-Monde »

 Yahya El Yahyaoui

Trois observations fondamentales doivent être soulignées préalablement à toute réflexion sur la nature de la relation entre l’Internet et les pays du Tiers Monde objet de cette communication :

- La première observation (d’ordre éminemment méthodologique) consisterait à dire que ce que l’on pourrait appeler « l’univers de l’Internet » ne peut pas s’analyser uniquement en termes d’outils ou d’usages, mais aussi et nécessairement en termes d’impact sur l’environnement et d’effets sur les « autres univers » dont fondamentalement les marchés et les structures sociales.

C’est la raison pour laquelle, l’Internet n’est pas seulement un réseau ou un réseau des réseaux, ni uniquement un média d’information ou un instrument de communication. Il est aussi, à côté de tout cela et de plus en plus, un support de croissance, un levier de développement et au-delà de ceci, un condensateur d’hégémonie et de pouvoir.

Il faudrait remarquer à ce niveau que si ces différents univers s’entrecoupent et interagissent, ils n’obéissent toutefois pas aux mêmes conditions, ni au même rythme de développement encore moins à la même logique de fonctionnement ou au même rythme de redéploiement dans l’économie ou dans l’espace.

C’est probablement une donnée de plus en plus perceptible : l’univers de l’Internet n’est pas seulement un univers d’outils, de techniques, d’infrastructures, d’architecture ou de protocoles…C’est un univers qui traverse et se voit sans cesse traversé par les autres univers dont fondamentalement le marché, la société et la culture.

- La seconde observation (prolongement de la première) est relative à la perception qu’on se fait et qu’on ne cesse de cultiver et de propager par ailleurs, faisant de l’Internet l’objet d’un véritable culte, le berceau d’une nouvelle « religiosité » se voulant, à terme, l’incarnation de l’idéal d’un monde meilleur, prospère, plus transparent, plus libre, plus démocratique, plus solidaire et plus convivial disaient d’aucuns…

C’est, dit en passant, une « conviction » partagée non seulement par des universitaires, des acteurs économiques de taille, des futurologues ou encore par ce que l’on appelle « les gens de la science et de la technique »…mais aussi et de plus en plus par des hommes politiques dont la plupart sont en mal d’un projet fédérateur ou d’un discours mobilisateur.

C’est la raison pour laquelle, dès 1997 par exemple, le Premier ministre français Lionel Jospin, disait à l’Université d’Eté de la Communication d’Hourtin : « La transformation du rapport à l’espace et au temps qu’induisent les réseaux d’information permet des espoirs démocratiques multiples, qu’il s’agisse de l’accès au savoir et à la culture, de l’aménagement du territoire ou de la participation des citoyens à la vie locale ».

S’il est ici aisé de rappeler que l’Internet traverse les espaces dont parle L. Jospin (et s’en trouve par voie de conséquence traversé), il n’est pas toujours aisé de dire qu’il est temps de dépassionner le débat, de démystifier l’Internet car il n’est, en première et dernière instance, qu’un outil et qu’une architecture.

Il n’est, dit autrement, qu’un médium et un protocole d’intermédiation dont on ne devrait surcharger la mission ou la raison d’être.

- La troisième observation a trait au thème même de cette communication : l’Internet et les pays du Sud.

C’est un thème de réflexion qui appelle au moins deux mises en garde :

+ Première mise en garde : le Sud (même si j’ai une affinité particulière avec le concept de Tiers-Monde), ce Sud, aussi hétérogène soit-il pour certains, aussi homogène pour d’autres, n’est pas seulement une catégorie conceptuelle (que certains chercheurs se plaisent encore à en déployer l’usage), mais aussi une aire géographique de plus en plus observable et un sous-espace mondial facilement identifiable.

Immanuel Wallerstein disait il y a peu de temps : « Le concept de Tiers-Monde faisait sens dans la politique des années 60. Marginalisé dans les années 80, il est complètement mort dans les années 90. Mais la réalité à laquelle il renvoyait demeure, de façon plus manifeste, encore maintenant qu’hier ».

+ Deuxième mise au point : l’analyse du rapport de l’Internet aux pays du Tiers-Monde (sans allusion aucune à la nature dudit rapport) dénote et ne peut que dénoter d’une équation fort disproportionnée.

L’on a d’une part affaire à un réseau ou à une technologie fort développée n’ayant pu même être endogénéisée par ceux dont ils sont à l’origine (à en juger entre autres par le nombre de machines-hôtes, d’internautes, de sites web..etc.).

Et l’on a, d’autre part, affaire à un sous-espace, à des sous-continents dont la population de certaines parties d’entre eux n’a même pas eu l’occasion de passer une simple communication téléphonique (disait Thabo Mbeke il y a quelques années),  à forte raison une connexion à l’Internet ou  une éventuelle simple navigation dans la toile.

Par conséquent, le duel développement/sous-développement, Nord/Sud ou pays du Tiers-Monde/ pays du Premier Monde, ce duel est encore une fois fort concrétisé et médiatisé par l’Internet tout comme par les autres nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Et pourtant, nous dira-t-on sans cesse,  le Tiers-Monde a tout à gagner de cette « innovation technologique » et n’a pas intérêt à « rater son sort » comme ce fut le cas de par le passé avec d’autres technologies.

Il n’est pas tout à fait exagéré de dire que les pays du Tiers-Monde ont tout à gagner de l’Internet et des nouvelles technologies de l’information et de la communication (ce qu’ils risqueraient d’y perdre est un autre problème) :

*- Ils y gagneraient non seulement par le biais du commerce électronique (que les entreprises du Tiers-Monde ont tout intérêt à promouvoir et à développer) ou par le biais de la veille économique, technologique, commerciale et concurrentielle, mais aussi et préalablement à cela, en termes de gains en coûts de transaction, de communication et de transport ; sans parler des gains induits par l ‘accès informé aux marchés des capitaux et de la technologie.

*- Ensuite, ils auraient tout à gagner du développement et de la promotion de projets de partenariats scientifiques et technologiques entre les « deux rives du développement » : il ne s’agit pas uniquement ici du « renforcement » des échanges d’expériences, encore moins de partenariats déséquilibrés jusqu’ici constatés, mais surtout de la « mise en réseau » d’équipes de recherche dont les travaux peuvent être aisément médiatisés par le réseau Internet et pouvant induire des innovations ou des applications communes.

*- Enfin, les pays du Tiers-Monde auraient tout à gagner du réseau Internet s’ils savent comment promouvoir leur patrimoine touristique et leurs richesses culturelles.

L’on est de plus en plus convaincu que la vulgarisation des sites touristiques, tout comme la valorisation du patrimoine culturel, n’est pas une opération narcissique consistant à vanter le soi, mais plutôt un investissement immatériel dont les retombées économiques et industrielles sont incontestables.

A tout cela, il faudrait ajouter que l’Internet contribuera, sans conteste, à libérer les opinions et à casser la censure dont les populations du Tiers-Monde ont été (et  sont toujours) victimes : l’Internet est un moyen d’expression de ces masses …et aussi un moyen de libération.

C’est dire, en somme, que l’Internet au Sud mettra non seulement en jeu la problématique du développement économique (longtemps en veilleuse) ou à plus d’un titre la variable culturelle sous-jacente à ce développement, mais encore et peut-être davantage, la dimension politique que l’Internet semblerait incarner à travers la « démocratie participative et directe » dont il ne cesse de promouvoir les contours, à travers le contournement des pratiques de censure dont les élites au pouvoir dans le Tiers-Monde n’ont cessé d’utiliser ou de s’en servir à plein.

Si les avantages de l’Internet sont indubitables et les enjeux certains, il faudrait remarquer que les défis sont énormes et les contraintes multiples :

+ Le premier défi que les pays du Tiers-Monde devraient relever certainement aujourd’hui et demain est un défi fondamentalement technologique.

L’effort à ce niveau est gigantesque pour ces pays pour « mettre à niveau » leurs infrastructures de télécommunications (en termes d’extension et de numérisation et de développement des hauts débits…etc.).

L’effort technologique est aussi réclamé du côté des équipements en matériel informatique, en applications, en formation et en formation continue surtout.

C’est dire que le défi technologique est aujourd’hui le défi de première importance que les pays du Tiers-Monde ont à affronter.

+ Le second défi, non moins important que le premier, est un défi économique et réglementaire.

L’allusion ici n’est pas faite aux coûts des équipements ou à la problématique tarifaire, mais aussi et davantage à la nécessité impérieuse d’une politique de réglementation et de régulation de nature à définir les règles du jeu entre les politiques publiques et les politiques des différents opérateurs de la « chaîne Internet ».

+ Le troisième défi est un défi social et politique.

En fait, l’essentiel dans la problématique d’Internet, tout comme dans la problématique des nouvelles technologies de l’information et de la communication en général, est une affaire d’accessibilité aux réseaux et d’appropriabilité des contenus par le plus grand nombre.

C’est un point fondamental dans toute réflexion sur l’Internet et sur les NTIC : tant qu’on a du mal à accéder aux réseaux et à s’approprier les contenus, on aura toujours du mal à endogénéiser les technologies.

Qu’est ce qu’on constate dans la réalité des faits eu égard à ces enjeux et défis ?

- On constate que malgré les efforts d’un certain nombre de pays de Tiers-Monde, ce qu’on appelle « la fracture numérique » ne cesse de se creuser ( à peine 5% de la population mondiale sont des utilisateurs d’Internet et presque 90% d’entre eux  habitent les pays industrialisés…).

C’est pratiquement la même fracture qu’on retrouve entre les pays du Tiers-Monde eux-mêmes et au sein même de ces pays.

- On constate, dans un second temps, qu’une autre fracture, non moins grande que la première, ne cesse de s’opèrer devant nos yeux sans que l’on en évalue les retombées : la fracture induite par la concentration et la constitution des conglomérats rassemblant les techniques et les contenus de l’écrit, du son et de l’image entre leurs mains.

Quels risques pour le Tiers-Monde ?

Nombreux…mais fondamentalement la mainmise de ces conglomérats sur les tuyaux et les contenus. Par conséquent, le déséquilibre qui marque toujours les conditions de transfert technologique ne va s ‘en trouver que largement renforcé…Sans évoquer les risques encourus pour la diversité culturelle que les pays du Tiers-Monde ne cessent de mettre au devant des décennies durant.

Quoi qu’il en soit,  l’Internet ne pourra donner aux pays du Tiers-Monde que ce que ces derniers conçoivent de donner à l’internet.

Communication au Colloque International « Internet et Société » organisé conjointement par le Centre de Recherche  sur les Mutations Contemporaines, l’Ecole des Hautes Etudes Economiques et Commerciales et la Faculté de Droit et Sciences politiques de Dijon ; Marrakech, 8-9 Novembre 2001.

In Libération, Casablanca, 21-22 Janvier 2002 ; Journal Albayane, Casablanca, 2 Avril 2002 ; Revue des Sciences de l’information, n°  12, Février 2002.

 

PROGRAMME

Centre de Recherche sur les           Ecole des Hautes Etudes

Mutations Contemporaines         Economiques et Commerciales

C.R.M.C.                                H.E.E.C.

 

Organisent en collaboration avec

 

Faculté de Droit et de Science Politique

Dijon

COLLOQUE INTERNATIONAL

Internet et Société

Les 8 et 9 Novembre 2001

Programme

Jeudi 08 novembre 2001

Ouverture du colloque : 9h00

DES IDEES SANS FRONTIERE.

Allocutions

Monsieur le Recteur de l’Université Cadi Ayyad

Monsieur Lamrani, Président de EHEEC

Monsieur Pizzio, Directeur du CERJUMA (Dijon)

Monsieur El Cohen, Directeur du CRMC
 

Pause café

1ère séance : 10h 30

Président : Monsieur Bencheneb, Professeur à l'Université de Bourgogne.

Monsieur Yahya El Yahyaoui (Chercheur, dernier ouvrage paru « Internet et société de l’information : essai sur les réseaux du savoir ») : Internet et les pays du Sud.
Monsieur Schadeek (professeur, EHEEC) : L'utilisation de l'Internet au Maroc.
Monsieur El Cohen (professeur, Faculté de Droit, Marrakech) : Internet et la jeunesse marocaine.

Débat

2ème Séance :14 h 30

Président : Monsieur Tanouti (Professeur à la FSS, Marrakech)
Monsieur Kornprost, Professeur à l'Université de Bourgogne : Libertés publiques et Internet.
Monsieur Alami Idrissi (professeur, Faculté de Droit, Marrakech) : Culture et Internet.

Débat


Pause café

3ème séance : 16 h 30
Président : Monsieur Alami Idrissi (Professeur, Faculté de Droit, Marrakech).

Monsieur Fischer (Directeur des Technologies de l'information et du commerce électronique, Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris) : Aspects économiques, techniques et sociologiques du commerce électronique.
Monsieur Omar NAHLI Tarification  d’Internet : cas d’Itissalat Al Maghreb.

Monsieur Ouazzani (Professeur, Faculté de Droit, Marrakech) : Les libertés et l’Internet 

Débat

Vendredi 09 novembre 2001

UN COMMERCE SANS FRONTIERE.

1ère Séance :9 h

Président : M. Ouazzani (Professeur, Faculté de Droit, Marrakech) 


Madame Moreno,( Responsable du département juridique, Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris) : Le droit français et le commerce électronique.
Monsieur Pizzio (Professeur à l'Université de Bourgogne) : Le droit communautaire et le commerce électronique.

Débat

Pause café

2ème séance :10h30

Président : Monsieur  Berrahou (Professeur, Faculté de Droit, Marrakech)
Mademoiselle Paulik (ATER à l'Université de Bourgogne) : La loi applicable aux contrats de commerce électronique.
-Monsieur Nourissat (Professeur à l'Université de Bourgogne) : La loi applicable à la responsabilité civile.

Débat

3ème séance : 14 h 30

Président : Monsieur Pizzio (Professeur à l'Université de Bourgogne)
Monsieur Bencheneb (Professeur à l'Université de Bourgogne) :Le règlement des litiges et le commerce électronique.
Monsieur Bonnard (Professeur à l'Université de Bourgogne) : Le droit pénal international et le commerce électronique.
Monsieur Odebji (Professeur, Faculté de Droit, Marrakech) : L'OMC et le commerce électronique.

Débat


Rapport final :


Monsieur Van Huffel (Administrateur principal, Services financiers, Commission européenne).
 Monsieur Bennouna (Faculté FSS, Marrakech)
 

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