Deux grandes constatations, semble-t-il, doivent être faites préalablement à tout débat sur le libre accès aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, ses enjeux ou ses défis. Elles sont de nature sinon à cadrer ledit débat, du moins à en planter le décor :
- La première consisterait à observer que depuis pratiquement deux décennies, le monde (du moins dans sa partie industrialisée et développée) est en cours de passer d’une société fondée sur la production matérielle, industrielle et même de services, à une société basée sur l’information, sur le savoir et sur la connaissance.
Au cœur de cette phase de transition, de gestation et de mutation profonde des économies et des sociétés, trône ce qu’il est de plus en plus convenu d’appeler la révolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication.
Celle-ci ne s’est pas uniquement déclenchée suite à l’apport prodigieux de la numérisation ou aux développements dans le domaine de la transmission consécutivement à la découverte de la fibre optique, mais aussi suite à l’arrivée de protocoles nouveaux qui ont permis l’émergence du multimédia, de l’internet de première génération et de seconde génération quand les actuelles autoroutes de l’information, en construction nous dit-on, auront fini par créer les fameux tuyaux, vastes et larges permettant les gros débits et l’interactivité…etc.
Il faudrait observer, à ce niveau, que ce qui distingue l’actuelle révolution technologique, ce n’est certainement pas uniquement le rôle majeur de l’information et du savoir dont elle est à l’origine, mais aussi et probablement davantage, l’application de ceux-ci aux procédés de connaissances, de traitement et de diffusion de l’information en une boucle de rétroaction cumulative entre l’innovation et ses utilisations pratiques.
Autrement dit, le cycle entre l’introduction des nouvelles technologies d’une part, leur utilisation et leur mise en valeur dans de nouveaux domaines, ce cycle s’accélère considérablement réduisant substantiellement l’écart entre l’invention, l’innovation et les usages économiques, sociaux et culturels qu’on en fait.
- La seconde constatation consécutive à la première, se rapporterait à la consécration graduelle, progressive et certaine de ce que Manuel Castells appelle « la logique en réseau ».
La logique en réseau dont il est question, du moins dans l’esprit de Castells, consisterait en ce que tout le système économique, toutes les formes de relations agissant dans la société, toutes les formes d’organisation existantes, peuvent être non seulement médiatisées par le réseau, mais aussi structurées et mises en cohérence par ce dernier.
En d’autres termes, face à la complexité et au « désordre » dont le système est depuis deux décennies, l’objet, le réseau (seul le réseau nous affirme-t-on) est à même de structurer le non structuré tout en veillant et tout en gardant la souplesse nécessaire au fonctionnement global du système dans son ensemble.
C’est la raison pour laquelle, certains dont la logique en réseau semble imprégner l’esprit, vont jusqu’à qualifier la société actuelle de « société en réseau », c’est à dire une société au sein de laquelle les réseaux « constituent la morphologie sociale de nos sociétés ».
C’est aussi la raison pour laquelle que lorsqu’on parle aujourd’hui (à Genève comme partout dans le monde ou presque) de « la société de l’information », c’est, semble-t-il, effectivement à cette société en réseau, à cette société mise en réseaux que l’on fait allusion.
Il n’est peut-être pas exagéré de dire que c’est essentiellement par référence à cette société que tout le Sommet Mondial sur la Société de l’Information (SMSI) est axé, même si l’on trouve dans tel ou tel document des références à des problématiques telles celles se rapportant aux services, aux applications, aux cadres réglementaires ou encore aux normes de régulation préconisées.
Force nous est donc , de remarquer que la société en réseau, cette société au cœur de laquelle trône la logique en réseau, est éminemment, pour reprendre les termes de l’actuel colloque, une société de l’accès : accès aux nouvelles technologies d’information et de communication, accès aux réseaux, accès aux banques de données une fois l’accès aux réseaux permis et garanti et ainsi de suite.
Par conséquent, les discours tout autant que les pratiques, sur la société de l’information, ne sont autres que des discours (et des pratiques aussi) sur la société de l’accès dans ses fondements tout comme dans ses manifestations.
Or, l’approche prônant l’accès, quoique fondamentale et nécessaire (incontournable diraient d’aucuns) dans l’appréhension et la compréhension du concept ou du phénomène de la société de l’information, cette approche demeure insuffisante (les approches même la sous-tendant incomplètes et peu cohérentes) si elle n’est pas prolongée et couplée à la dimension des usages et à la logique de l’usage.
La signification de l’usage dont il est question ici ne se rapporte pas seulement à l’insertion sociale des nouvelles technologies ou à leur intégration dans la quotidienneté des gens, mais aussi et davantage à leur appropriation par la masse et non pas uniquement par l’élite ou par une frange de la population restreinte.
En d’autres termes, il ne suffit pas d’assurer l’accès aux technologies, aux réseaux, aux diverses banques de données, à la société de l’information en définitive, encore faudrait-il faire de cet accès un instrument de développement économique et social et aussi culturel…et c’est, semble-t-il, le fond de la problématique.
Pourquoi la dimension de l’accès est nécessaire mais pas tellement suffisante ?
Pour plusieurs raisons, à notre sens , dont fondamentalement quatre :
+ La première tiendrait à son caractère technicien et techniciste.
C’est une approche technicienne (et techniciste de surcroît) parce qu’elle privilégie les tuyaux, les contenants et les services par rapport aux contenus…par rapport à la culture en dernier ressort.
C’est la raison pour laquelle d’ailleurs, on ne cesse d’entendre dire par les fabricants d’équipements et les exploitants de réseaux notamment : on vous garanti l’accès, à vous de vous occuper des contenus…etc.
C’est aussi une approche techniciste non seulement parce qu’elle « technicise » la relation de communication, mais aussi parce qu’elle élude toute la relation selon laquelle c’est l’évolution sociale qui conditionne l’évolution technologique dans un cadre d’interaction continu et profond, et non l’inverse.
+ La seconde raison significative de l’insuffisance de l’optique de l’accès, se rapporterait essentiellement à sa nature marchande.
Cela ne voudrait pas dire uniquement que l’accès est marchand parce qu’il est payant (même la gratuité est d’ailleurs payante), mais aussi parce que l’accès est présenté comme faisant partie de la sphère du marché et de la régulation et nullement de l’Etat et de la réglementation : l’accès ce sont les fournisseurs d’équipements, de réseaux, d’infrastructures et l’usage ce sont les consommateurs.
Il suffit, pour s’en convaincre, de remarquer la place réservée aux marchés (équipements, infrastructures, services, applications entre autres) et la grande représentativité du secteur privé au SMSI (par rapport aux ONG cantonnées dans un rôle consultatif).
C’est dire,d’un autre côté, que c’est parce qu’elle est marchande, que la logique de l’accès privilégie l’aspect « circulation internationale de l’information » (longtemps combattu par l’UNESCO dans les années 70-80) par rapport à la nature de l’information (scientifique et technique ou autres).
Tout le risque de marchandisation de cette information est présent, fort présent…il est même pesant sur la problématique « diversité culturelle et linguistique » véhiculée par les documents du sommet.
+ La troisième raison faisant apparaître l’insuffisance de la logique de l’accès, consisterait à dire : au-delà de l’accès à l’information scientifique et technique (à admettre que l’accès est libre et n’est pas payant), toute la question serait de savoir quel usage en faire dans le contexte (dans les contextes du Tiers-Monde en particulier) où l’accès est biaisé (par l’équipement, par la cherté de l’accès et des services, par la censure…etc.), où la liberté d’expression citoyenne (et pas commerciale) est aliénée, où l’espace de l’interdit est large et où le statut de la recherche scientifique est sinon absent, du moins superficiel et sans réelle portée ?
Ce questionnement n’interpelle pas l’accès (supposé admis par ailleurs) mais plutôt l’usage et, de ce point de vue, il semble que l’optique de l’accès n’a pas grande portée tant que les conditions de son déploiement au niveau de l’usage ne sont pas réunies. C’est probablement le plus grand défi lancé tant à l’accès qu’à l’usage.
+ La quatrième raison de l’insuffisance de l’approche fondée sur l’accès consisterait à considérer l’accès comme une fin en soi.
Je considère que l’accès n’est pas une fin en soi, c’est plutôt un moyen pour développer les usages dont entre autres les usages à but scientifique et technique.
En fait, si l’accès peut être contourné moyennant des politiques volontaristes (de la part de l’Etat ou de la part du secteur privé ou conjointement), l’usage demeurerait malgré cela interpellé non seulement pour ce qui est du sort à réserver à l’information scientifique et technique, mais à toute l’information dans toute ses formes, écrite, visuelle, sonore ou autres.
Pour ces raisons, il semble que la consécration de la société de l’information ne passe pas uniquement par l’accès, elle passe par le couplage de ce dernier à l’usage…tout, d’ailleurs comme le développement qui n’est pas uniquement une affaire de production technique, c’est aussi une affaire d’usage et une affaire culturelle en dernière instance.
Quand on aura réussi (dans les pays du Tiers-Monde comme dans la plupart des pays développés) le passage de l’accès à l’usage, on aura certainement réussi le passage d’une société de l’information (telle que véhiculée aujourd’hui) à une société informationnelle qui n’en constitue pour le moment que l’éventuelle perspective.
La différence entre les deux tiendrait non seulement au rôle de l’information dans la société et l’accès à celle-ci, mais aussi et davantage à cette « forme particulière d’organisation sociale dans laquelle la création, le traitement et la transmission de l’information deviennent des sources premières de la productivité et du pouvoir … (et ce) en raison des nouvelles conditions technologiques.
C’est certainement, nous semble-t-il, cette société (la société informationnelle) qui garantirait l’accès tout autant que l’usage.
(*) Communication au Colloque international « Le libre accès : défis et enjeux » organisé par le Centre National de Documentation, Rabat, 11-12 décembre 2003
* « De l’accès à l’usage : éléments de débat », Communication au Symposium international « Le libre accès : défis et enjeux », tenu en marge du Sommet mondial sur la société de l’information, Centre national de documentation, Rabat, 11-12 Décembre 2003.