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«La télévision au Maroc finirait par s’autonomiser par rapport à son environnement»

Citadines : Vous êtes auteur d’un livre intitulé « Malaise de la télévision au Maroc ». Quelles sont, à votre avis, les raisons historiques de ce malaise ?

 Yahya El Yahyaoui : Je commencerais d’abord par préciser que le livre que j’ai publié sur la télévision au Maroc, je ne l’ai pas fait dans une perspective historique…Non, ce n’est pas une rétrospective de la télévision. C’est essentiellement un essai-critique sur les fondements symboliques de la « pratique télévisuelle » depuis l’indépendance ; sur la place qui a été réservée à la télévision et sur la mission dont elle a été imbue.

Le mot malaise rattaché ici à la télévision n’est, à mon sens, ni exagéré ni fortuit non plus. C’est probablement même le concept qui convient le plus pour décrire « un état de fait », j’allais dire de droit, qui ne cesse de marquer un contexte global au sein duquel l’ancien persiste avec force et le nouveau a du mal à émerger.

C’est la raison pour laquelle, je garde toujours la même conviction d’il y a trois à quatre ans date de publication du livre, que le malaise de la télévision au Maroc n’est autre que le malaise d’un champ tout entier, le champ informationnel. L’un porte la marque et la cicatrice de l’autre.

En fait, l’on n’a pas pu ou voulu, durant quatre décennies d’indépendance politique, définir la vraie mission qu’on devrait réserver à ce champ (à la télévision et  autres moyens d’information et de communication) : est-ce un instrument pour refléter la réalité du pays ou un moyen devant servir de support à la démocratie et au développement ?

Et à ce niveau, je crois pouvoir dire en toute objectivité que la télévision au Maroc continue, comme par le passé, à être un véritable instrument du pouvoir. Elle est même partie intégrante de celui-ci et vous n’avez pour reconfirmer cela (je l’ai confirmé, en ce qui me concerne, dans ce livre) qu’à voir la dernière loi sur la Haute Autorité Audiovisuelle (d’Août 2002), et à s’interroger sur le pourquoi de son rattachement au Palais sur le plan de l’organisation tout comme au niveau de la désignation des membres et du financement.

 Deuxièmement, le malaise de la télévision au Maroc, c’est aussi et avant tout le malaise d’une démocratie qu’on a de plus en plus de mal à édifier dans ce pays. Que cela voudrait-il dire ? Cela voudrait dire tout simplement que l’on ne pourrait enfanter et développer une télévision libre, indépendante, créative et de proximité que lorsque le contexte et l’ambiance d’ensemble s’y prêteraient…et vous n’avez, pour vous en convaincre, qu’à voir qui préside encore aux destinées de la RTM depuis au moins le milieu des années 80.

C’est la raison pour laquelle, j’estime que tout débat sur la place de la télévision (et des médias en général) est, en quelque sorte, un débat déplacé (tout autant d’ailleurs sinon plus que le débat sur le quatrième pouvoir ou autres) tant que la démocratie reste un simple projet qu’on a de cesse de reporter d’une façon ou d’une autre.

Troisièmement, le malaise dont il est question dans ce livre est aussi et éminemment un malaise culturel…et le culturel ici n’englobe pas seulement la place de la culture à la télévision mais aussi et surtout le type de culture que la télévision  développe et entretient dans une société de Tiers-Monde comme la nôtre.

Autrement, ce à quoi l’on prétend, c’est d’un pouvoir de la culture à la télévision et non une culture de pouvoir que la télévision se charge de propager depuis presque un demi siècle et continue  de nos jours à le faire…et de façon malheureusement élargie.

Et le malaise, enfin et après tout est bel et bien, le malaise d’un projet de société que les élites au pouvoir n’ont pu (ou voulu) mettre en place au Maroc. Je voudrais dire par là qu’il est décevant de constater que quatre décennies durant d’indépendance on ne sait encore quel type de société faire prévaloir pour le 21ème siècle et pour quel type d’individu.

Et quand on dit  projet de société l’on ne peut éviter, par conséquent, de penser à la place devant revenir à la télévision, aux médias et à la presse en général.

C’est dire en définitive, que le malaise de la télévision au Maroc, dont je ne cesse par ailleurs de défendre la thèse, ne provient fondamentalement que de son aliénation par le pouvoir et la capacité qu’on persiste à la lui retrancher pour l’empêcher de s’ériger en véritable pouvoir à l’ère de la mondialisation, des chaînes diffusées par satellites et de l’internet.

 Citadines :  Est ce que le clivage linguistique qui est exercé à la télévision marocaine (arabe classique/arabe dialectal/français) n’y est – il pas pour quelque chose dans ce que vous appelez toujours  malaise ?

 Yahya El Yahyaoui : Tout à fait. La problématique linguistique, médiatisée langues et dialectes à la télévision et auquel j’ai consacré tout un chapitre, est partie intégrante de ce fameux malaise…elle en est même la manifestation la plus apparente.

Il faudrait peut-être préciser à ce sujet que la langue (toute langue quelle qu’elle soit) n’est pas source d’inquiétudes quand elle est liée à une culture dont elle se veut l’incarnation symbolique.

Elle peut être, par contre (comme à la télévision au Maroc) source de véritables tensions notamment quand elle est consubstantielle à un système de pouvoir (j’allais dire de gouvernance) dont elle prétend défendre l’idéologie…Sinon comment expliquer la « répression » dont le Tamazight a été l’objet pendant quatre décennies et dont on n’a accepté que tout récemment l’idée d’en médiatiser les spécificités quoi que de façon timide et à plusieurs égards sinon déformée du moins superficielle.

Par conséquent, et contrairement au français, le dialectal (je l’entends surtout pour le Tamazight) a été senti par le pouvoir comme synonyme d’une culture « indépendantiste », « autonomiste » et « rebelle» ; auquel cas, l’on justifierait, au nom d’une vague conception de l’« unité nationale »,  la non reconnaissance ou dans les meilleurs des cas la « tolérance encadrée ».

C’est dire, en d’autres termes, que le malaise porté aux dialectes et à l’arabe classique (du moins par rapport au français dit deuxième langue) au sein de la télévision, est de même nature que le malaise subi par celle-ci, ne sont-ils pas après tout subordonnés au pouvoir, fort aliénés par lui ?

Je remarquerais d’un autre côté, que le fait de ne pas respecter la diversité linguistique (surtout quand la latitude à présenter des langues ou dialectes  de façon purement folklorique est forte) est significatif à mon sens de l’ irrespect qu’on porte à la diversité culturelle elle-même dans la mesure où la langue est d’abord et avant tout le véhicule d’une culture, d’un mode de vie et d’un système de valeurs.

C’est la raison pour laquelle je considère (et je continue à considérer) que le malaise linguistique, fort accentué à la télévision au Maroc, n’est rien d’autre qu’une variante du malaise d’ensemble auquel cette dernière est soumise et continue toujours à en être l’objet.

 Citadines : Peut-on dire que la télévision marocaine faillit à son rôle de télévision de pays en voie de développement. Si oui, à quel niveau faillit elle ?

 Yahya El Yahyaoui : Je n’ai le moindre doute à ce propos et ce pour au moins trois raisons fondamentales :

La première est que la télévision au Maroc est aliénée au pouvoir. Et en tant que telle, elle est son image, sa traduction médiatique, sa condensation par le son et par l’image. C’est son instrument pour atteindre les masses… les « endoctriner » serais-je tenté de dire.

La preuve en est que la télévision ne se soucie le moindre du monde, des critiques qu’on lui adresse ni des remarques (dont la plupart sont fondées) qu’on lui fait et qu’on ne cesse de lui faire.

Je crois même pouvoir dire que par cette attitude, la télévision au Maroc risque de frôler l’autonomie (au sens négatif et péjoratif du terme) à l’égard  du public dont elle est supposée être le porte parole.

Sinon comment peut-on lire la mainmise du Ministère de l’intérieur sur la RTM depuis plus de 40 ans et dont le rattachement officiel audit  Ministère en 1986 n’a été que l’institutionnalisation d’un état de fait préexistant ? Et comment expliquer que la récente « agence de régulation » du paysage audiovisuel  soit rattaché, corps et âme, au Palais par une loi mettant au devant l’article 19 de la constitution comme s’il s’agissait d’un état d’exception devant faire prévaloir les prérogatives du chef de l’Etat ?

Force nous est donc de constater qu’au lieu de suivre sa mission de porte parole d’un  public-contribuable, la télévision s’est muée et ne cesse de se muer dans un rôle consistant à poursuivre le rôle de porte parole du pouvoir.

La seconde raison tiendrait au fait que la télévision au Maroc ne se veut nullement (et pour cause d’ailleurs) l’image d’un pays prétendant à la liberté, au développement et à la démocratie.

Elle n’a pas eu à « mettre en forme » (à mettre en images je veux dire) un projet de  développement…car celui-ci n’existe pas et n’a jamais existé de surcroît, le seul « projet » de développement en vigueur dans le « Maroc indépendant » a consisté et consiste toujours en de simples replâtrages concoctés par ci par là sans véritable vision.

Et c’est à ce titre d’ailleurs qu’il faudrait remarquer que les médias en général et la télévision en particulier n’ont jamais été perçus comme étant ou devant être un levier  pour le développement, pour la démocratie et pour l’édification de l’Etat de droit.

Comment, par voie de conséquence, prétendre dire (comme cela pourrait transparaître sous la plume de certains) que la télévision au Maroc est l’image du pays quand celle-là méconnaît ou passe sous silence des scandales aussi manifestes et aussi flagrants comme ceux  ayant eu lieu ces derniers temps au sein d’entreprises publiques telles que le CIH,  la Banque Populaire, la CNSS, le Crédit Agricole ou autres?

Comment faire sienne une télévision n’exprimant le moindre souci vis à vis de la vie économique et sociale de milliers de gens encroués dans la misère, la pauvreté et la précarité et dont la télévision œuvre  pour aplatir et pour  aplanir la situation jusqu’à frôler le désintérêt absolu ?

Peut-on s’interroger alors sur le type de télévision qu’on mérite ? Sans le moindre doute.

La troisième raison est relative au fait que la télévision au Maroc n’a pu, des années durant, s’ériger en quatrième pouvoir, comme c’est le cas par ailleurs dans la plupart des pays du monde ou presque…Elle ne le pouvait pas (et ne le peut pas non plus de nos jours) de par la force des choses car elle est partie du pouvoir et ne peut se muer, de ce fait, en véritable contre-pouvoir.

Plus grave encore sinon plus est le fait que la télévision n’avait et n’a toujours de comptes à rendre à personne. Et c’est certainement pour cela qu’elle ne s’intéresse ni à son audimat, ni aux critiques que l’on ne cesse de lui faire aussi subjectives soient- elles pour certaines d’entre elles.

Par conséquent, toute la question est de savoir, en ce début de siècle, comment  se représenter  une télévision désaliénée, libérée des contraintes du pouvoir et prétendant remplir les missions dont les « pères fondateurs » (au Maroc comme ailleurs) ont mis du temps et de l’énergie à définir et à défendre…Toute la question est là, à mon sens.

 Citadines : Quelles sont les réformes que vous suggérez dans votre livre pour que la télévision sorte de son malaise ?

 Yahya El Yahyaoui : Je suis obligé ici, pour répondre directement à votre question, de dire que malheureusement  toutes les propositions de réforme (quelles qu’elles soient) sont généralement reprises (j’allais dire récupérées) par le pouvoir auxquelles il injecte les doses « de coercitions »nécessaires pour les vider la plupart du temps de leur contenus et de leur substance.

Je ne fais pas allusion ici au seul code de la presse (dont même les journalistes de la télévision risqueraient d’en être la victime en cas de dérives éventuelles) mais aussi et encore une fois à cette fameuse loi sur la Haute Autorité Audiovisuelle rattachée corps et âme au Palais

Je rappellerais à ce propos que c’est une situation que j’ai prédite il y a deux ans de cela quand, lors d’une émission à la TVM même, j’ai exprimé ma crainte et mes grandes réserves quant au projet de création  d’une instance de réglementation (ou de régulation…les termes ne sont pas sans portée réelle) pour l’audiovisuel à caractère purement consultatif…mon interlocuteur disait (euphorie « d’alternance » l’emportant) le contraire. Regardez ce qu’il en est advenu de cette « autorité ». Elle n’aura malheureusement qu’un pouvoir consultatif…Je dis bien consultatif auprès du chef de l’Etat.

J’aurais souhaité un projet de réforme de l’audiovisuel (tout comme pour la presse) faisant l’objet d’un débat public très large (les expériences à ce propos ne manquent pas par ailleurs) et j’aurais souhaité aussi que tout cela soit précédé d’études, de rapports et de recommandations sinon déterminant le choix définitif du moins l’éclairant.

Tout cela a été mis de côté et on a réglementé par en haut comme à l’accoutumée. La réforme (toute réforme) est un travail collectif et ne peut, en aucun cas, émaner d’un individu ou d’une institution (aussi représentative soit elle) sinon elle est vouée à l’échec.

En plus, je crains, pour dire vrai , que le temps de la réforme ne soit de peu d’apport en ce début de siècle …Car le rythme auquel  les technologies audiovisuelles (entre autres) évoluent plaide, à n’en pas douter, en faveur d’un scénario radical et à notre sens inévitable… le scénario de la déconnexion et de la rupture.

* «  La télévision au Maroc finirait par « s’autonomiser » par rapport à son environnement » ; Interview à la Revue Citadines ; Mensuel, 15 Janvier 2003.

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