La «coopération» méditerranéenne à l’heure des autoroutes de l’information
Yahya El Yahyaoui
Traiter de la coopération (ou des coopérations) entre les deux rives de la Méditerranée est une tâche complexe et risquée.
Le faire à la lumière des mutations technologiques de cette fin de siècle, l’est encore davantage. Car, autant le sujet est vaste, autant la réalité qu’il prétend appréhender est mobile et glissante.
Deux précisions méthodologiques doivent, au préalable, être mises en évidence :
- La première est relative à la délimitation spatiale de cette entité communément appelée « pourtour méditerranéen » que la géographie a, des millénaires durant, séparé en deux rives très proches : l’une au Nord pour les Européens, et l’autre au Sud pour les arabes.
C’est une réalité géographique objective et incontournable, mais elle a été depuis longtemps (de tout temps, serais-je tenté de dire) « le berceau d’une civilisation commune et de cultures vivant en symbiose, même si cette symbiose a pris, à certains moments, des formes conflictuelles. Une entité indivisible et qui résiste aux artifices que certains veulent lui imposer, telle cette division entre une Méditerranée occidentale et une Méditerranée orientale »(1).
- La deuxième précision a trait à la caducité tendancielle des frontières formelles incessamment faites et refaites à coups de conflits, de guerres ou d’influences des superpuissances ; et ce sont effectivement ces facteurs qui ont rendu difficiles les projets de « coopération », de « co-développement » et les multiples initiatives de dialogue entre les deux rives.
C’est la raison pour laquelle, les frontières inter étatiques n’ont, aujourd’hui , qu’une valeur symbolique et de souveraineté archaïque car la formation d’ensembles régionaux plus intégrés au Nord (Union Européenne) plus ou moins au Sud (le Grand Maghreb) de la Méditerranée est fort significative d’une nouvelle réalité : celle des espaces géostratégiques.
En même temps, la transnationalisation des flux d’informations transcendant Etats et réglementations fait que la Méditerranée n’est plus comme dans le passé, carrefour d’échanges primaires et lieux de rencontres ordinaires de commerce ; elle est de plus en plus, nœud et véhicule d’une nouvelle civilisation fondée sur l’interaction des réseaux d ‘échanges, de pouvoirs et d’informations.
Et c’est probablement de ce point de vue que la problématique des autoroutes de l’information devrait être, à notre sens, posée.
Car, ce que la Méditerranée attend d’un tel projet, ce n’est pas le raffermissement de la philosophie « de proximité » et le renforcement des mécanismes d’une coopération qui était et demeure toujours, mercantile, fort finalisée et déterminée, de surcroît, par la pure logique restrictive des avantages comparatifs, mais plutôt d’une nouvelle coopération « qui soit fondée sur une vision claire d’un avenir commun, mutuellement profitable, équilibré et durable »(2).
En d’autres termes, lesdites autoroutes de l’information devraient aider à l’invention(3) d’une nouvelle coopération méditerranéenne prenant fondamentalement en compte le droit au développement de la zone Sud et forgeant davantage ce que l’on pourrait appeler un nouvel ordre méditerranéen fondé sur la sécurité, la paix et le développement des deux rives.
II- De l’impasse des formes de coopération à l’œuvre en Méditerranée
Appréhendée de façon globale, la coopération entre les deux rives de la Méditerranée est ancienne et multiforme.
Elle a épousé, et continue par plusieurs aspects , les formes de la première division internationale du travail selon laquelle à la rive Sud production et exportation des matières premières, et à la zone Nord produits et services secondaires.
Ces formes de coopération ont fini (ne peuvent que finir) par engendrer des déséquilibres et des disparités profonds qui ont, de plus en plus tendance à se creuser et s’approfondir au fil du temps.
Sur le seul plan économique, les pays méditerranéens de l’Union Européenne pèsent, de nos jours, plus de 15% dans le commerce mondial…alors que la quinzaine d’autres pays n’atteignent même pas la grandeur de 3%. « 60 à 70% des importations et des exportations des cinq pays de l’Union du Maghreb arabe se font avec les douze mais ne représentent, hormis cela, que 4% du total des échanges de l’UE »(4).
Les mêmes disparités et déséquilibres peuvent manifestement se constater à la lecture des statistiques sur les flux de capitaux migratoires, de technologies ou encore dans le domaine culturel où les 125 000 publications (chiffres 1988) diffusées annuellement par les Etats méditerranéens, seule une quantité de 2000 titres (toutes langues confondues) est produite par la rive Sud.
C’est dire, en somme, qu’après plusieurs décennies de « coopération », de dialogue, d’initiatives ou de protocoles d’accords, le paysage est tel qu’aujourd’hui, « une ligne de partage sépare (foncièrement) la rive Nord et la rive Sud : au Nord, les dynamiques industrielles, agricoles, technologiques (en termes de valeurs ajoutées), les ressources (épargne) et les qualifications ; au Sud, les zones désertiques, la pauvreté, la sous-industrialisation et les dettes, situation qui ne saurait (par ailleurs) masquer l’existence de ressources pétrolières »(5).
De l’avis même de la Commission Européenne, le tableau avec la rive Sud est sombre : « si elles ont contribué à un transfert de connaissances et à une prise de conscience des problèmes touchant à l’ensemble du bassin, les actions de coopération ont été inadéquates et leur impact est resté marginal »(6).
Si des deux rives de la Méditerranée, on convient que le bilan de la coopération, du moins depuis la décennie 60, est foncièrement mitigé, l’on reconnaît davantage présentement que les rapports mutuels se sont heurtés à au moins trois sortes d’impasse :
- d’abord c’est l’impasse d’un type de dialogue entre deux rives aux niveaux de développement inégal où, dans la majorité des termes de négociation, l’intérêt national de chaque Etat l’emporte sur la vision globale d’un bassin « séculairement lié pour le meilleur et pour le pire ».
- ensuite, c’est l’impasse d’une stratégie longtemps adoptée et consacrée par la rive Nord : « La communauté n’aurait-elle pas dû faire plus et mieux ? N’aurait-elle pas dû développer une stratégie à long terme pour ses rapports avec la zone méditerranéenne »(7).
-elle est enfin l’impasse d’un discours qu’on pourrait appeler « au cas par cas », sans stratégie commune claire et sans volonté politique déterminée : « tant que les problèmes de la Méditerranée ne seront pas perçus comme étant effectivement importants pour les européens, ceux-ci ne bougeront pas »(8).
C’est la raison pour laquelle , ce qui est actuellement dénommée « Politique Méditerranéenne Rénovée » ne pourrait, à notre sens, voir le jour que si elle prend en compte les aspirations de la rive Sud à une coopération équitable et à un véritable droit au développement.
Le projet d’autoroutes de l’information, exagérément médiatisé ces derniers temps, peut-il réussir le pari que les formes classiques de coopération n’ont pu réussir ?
En quoi, pourrait-il être détonateur d’une nouvelle vision pour la Méditerranée et d’une forme « plus rénovée » de coopération entre les deux rives ?
Le débat, à ce sujet, n’est que passionnant et peut être même passionné .
Si le projet d’autoroutes de l’information peut catalyser une nouvelle forme de coopération entre les deux rives de la Méditerranée, ce n’est pas seulement au niveau des infrastructures (qu’appelle un tel projet) qu’il faudrait la chercher, mais plutôt au niveau de la nature de l’information à y transmettre, de la forme du message à y véhiculer ou encore de la valeur du contenu qui y sera acheminé.
Car, au-delà de la coopération pour le financement des infrastructures de ce nouveau contenant, le débat sur le type de contenus à développer est, sans nul doute, fort légitime et à plusieurs égards justifié.
Le projet des autoroutes de l’information est généralement présenté, par les mass-médias le plus souvent , comme le grand annonciateur du type d’économie et de société qui allait régner au cours du XXIè siècle.
Deux raisons, au moins, corroborent une telle « vision » :
- La première est qu’en fusionnant télécommunications, informatique et audiovisuel, ledit projet sera de nature à permettre une transmission de tous les signaux de communication imaginables ( voix, textes, films de cinéma, graphiques, jeux vidéo…etc.) et de façon simultanée par ailleurs.
Il s’intégrera dans un système multimédia permettant un ensemble de services interactifs « utilisant le support numérique pour la réception et l’envoi de l’information sous toutes ses formes (sons, images animées, fixes ou virtuelles…etc.). ( et au sein duquel) toute l’information stockée sur CD-ROM et qui fonctionne en circuit fermé sur micro-ordinateur pourra aussi être accessible à partir de bases de données connectées au réseau ».
- La deuxième raison est qu’un tel projet est présenté comme devant déclencher « une révolution de l’information qui changera, pour toujours, la façon dont les gens vivent, travaillent et interagissent ».
Autrement, toute la dynamique sociale en sera fondamentalement bouleversée, donnant ainsi concrétisation à ce qu’on appelle déjà « la société de l’information et de la communication », désaliénée par les contraintes qui découlent de la géographie et « libérée du handicap de la différence de statut économique ».
Cependant, au-delà des fondements, dont on peut discuter les soubassements théoriques et la philosophie présidant à genèse, une question ne manquera pas de s’imposer : si, comme dans tout grand projet, les Etats-Unis sont les premiers à en être les instigateurs ouvrant la voie ainsi aux autres, aux suiveurs (Europe et Japon notamment) ; qu’en est-il pour les pays de la Méditerranée dans ce projet ?
A cela deux réalités fondamentales méritent, auparavant, d’être rappelées :
- La première est relative aux énormes investissements en équipement qu’appelle un tel projet : aux Etats-Unis, « le gouvernement fédéral promet de débourser 1,2 milliard de dollars par an au cours de cette décennie ; alors que les experts chiffrent l’investissement nécessaire de 100 à 300 milliards de dollars selon le niveau de généralisation souhaité. A elles seules, les compagnies régionales de téléphone prévoient de dépenser entre 25 et 50 milliards de dollars pour développer leurs autoroutes de la communication,… somme venant s’ajouter aux 100 milliards d’investissements déjà prévus »(9).
- La seconde est que pratiquement toute l’industrie de la communication (majors du cinéma et de la vidéo, réseaux câblés, télécommunications, informatique) s’en trouve largement concernée et impliquée : « la vidéo, l’informatique et le téléphone ne seront plus simplement juxtaposés mais joueront des rôles complémentaires »(10).
C’est dire, l ‘énormité de l’enjeu pour l’économie, les entreprises et l’avenir de la société et de la culture.
En Méditerranée, la situation des réseaux (informatique, télécommunications, audiovisuel) est foncièrement contrastée entre une zone très avancée économiquement et technologiquement et une zone, le moins que l’on puisse dire, à la traîne.
Cette situation contrastée tient, à notre sens, à au moins trois raisons :
- La première raison est qu’au-delà des différences inter étatiques, l ‘état des réseaux en rive Nord est considérablement en avance par rapport à la zone Sud : les demandes téléphoniques sont intégralement absorbées, le degré de numérisation des réseaux très avancé, les chaînes de télévision multiples et diversifiées, les bases de données et les équipements informatiques disponibles et généralisés etc.
Ceci n’est nullement le cas pour la rive Sud où les réseaux de télécommunications sont jeunes, le degré de numérisation peu avancé, le nombre de chaînes TV très limité (et dont la production et la programmation sont médiocres), les statut rigides et contrôlés et le paysage informatique peu florissant…etc.
- La seconde raison tient à la portée des enjeux pour les deux rives.
Si les enjeux sont considérables pour la Méditerranée occidentale, viscéralement préoccupée par la concurrence nord-américaine et japonaise (télévision à haute définition, normalisation, autoroutes de l’information, contrôle de l’économie de demain…etc.), ils ne sont, pour la rive Sud, que des enjeux de seconde importance du fait de leur niveau de développement et des problèmes économiques et politiques dont ils sont toujours l’objet.
- La troisième raison est qu’en définitive, la rive Sud n’a ni les moyens ni les compétences technologiques pour intégrer des marchés largement orientés par les grands ensembles régionaux (NAFTA, UE, Japon et son espace) dont la puissance des firmes dépasse même certains budgets nationaux des Etats Méditerranéens.
C’est peut être pour ces raisons que la coopération en la matière est relativement difficile à concevoir et à mettre en oeuvre.
S’il nous appartient d’en tracer les contours, l’on pourrait le faire autour de deux idées forces ou de deux propositions :
- Première proposition : une coopération au niveau des infrastructures pour permettre une homogénéisation des réseaux notamment ceux des télécommunications dans la mesure où ils constituent l’épine dorsale d’un éventuel projet méditerranéen des autoroutes de la communication : un renforcement des flux technologiques à destination de la rive Sud s’impose, par conséquent, pour moderniser leurs réseaux et réajuster leurs stratégies d’équipement.
-Deuxième proposition : une coopération fondée sur l’échange d’informations, de programmes de télévision et de bases de données, seuls à même d’emprunter l’éventuel réseau des autoroutes de l’information...méditerranéen.
Cependant, hormis le poids du support, la coopération devrait, en fait, fondamentalement porter sur le type de message à transmettre et la nature de l’information à véhiculer.
Ceci est d’autant plus important qu’une telle coopération ne pourrait réussir à ce niveau que si elle se mène dans le cadre du respect mutuel des identités culturelles et des valeurs sociales à l’œuvre dans les deux rives.
(1)-Belaid.S, « Éléments de réflexion pour un projet méditerranéen », In « Méditerranée : intégration ou éclatement ? », ISPOM, Publisud, 1990.
(2)- Belaid.S, « Eléments de réflexion… », Art.Précité.
(3)- Balta.P, « En Méditerranée, une coopération semée d’embûches », Le Monde Diplomatique, Octobre 1994.
(4)- Balta.P, « En Méditerranée… », Art.Précité.
(5)-Sid Ahmed.A, « Réalités et limites de l’intégration méditerranéenne », in « Méditerranée : intégration ou éclatement ? », ISPOM, Publisud, 1990.
(6)- Eberhard.R, « L’Europe et la Méditerranée », In Confluents Méditerranéens, n° 7, L’Harmattan, 1993.
(7)- Eberhard.R, « L’Europe… », Art.Précité.
(8)- Eberhard.R, « L’Europe… », Art.Précité.
(9)- Torrès.A, « Les empires multimédias en quête de nouveaux marchés », Le Monde Diplomatique, Mars 1994.
(10)- Torrès.A, « Les empires…. », Art.Précité.
Communication pour le colloque international « Cultures en Méditérranée : homogénéité et diversité », Attabat, Université Hassan II, Casablanca, 1-2 Septembre 2000.