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« Intelligence artificielle et politique internationale : les impacts d’une rupture technologique » (2/2)

Nocetti. J, Etude, Institut français des relations internationales, Paris, novembre 2019, 42 p.

En Chine, les géants technologiques nationaux (Baidu, Alibaba, Tencent) participent de la sophistication croissante du développement de l’IA en coopérant étroitement avec les autorités, civiles comme militaires. Mais l’avantage substantiel que la Chine possède sur ses rivaux occidentaux est « l’absence de retenue à collecter les données de ses 802 millions d’internautes, lesquelles alimentent de gigantesques bases de données utilisées à l’éducation des intelligences artificielles ».

Les grands acteurs nationaux contribuent à faire de la Chine « une Arabie Saoudite de la donnée : un pays qui se retrouve soudainement assis sur de colossales réserves de la principale matière stratégique du XXIe siècle ».

La Chine a aussi l’avantage de nouer des partenariats dans la recherche mondiale, afin d’en retirer une forme de rayonnement. Elle se livre ainsi à une « guerre aux talents » qui devient un élément fondamental de la compétition interétatique.

Mais la Chine aspire par ailleurs, à exporter ses technologies d’IA dans une double finalité commerciale et de soft power : « d’atelier du monde, (elle) entend devenir le bureau d’ingénierie de la planète, faisant ainsi évoluer les perceptions vis-à-vis de la Chine. Ces deux derniers objectifs convergent dans le projet des Nouvelles routes de la soie ».

Pour la Chine, l’IA est envisagée dans un jeu à somme nulle avec les États-Unis. « Ceux-ci considèrent que la maîtrise de cette technologie est essentielle pour le maintien de leur suprématie économique et militaire sur Pékin. Les déclarations publiques et les stratégies nationales ont, de part et d’autre, renforcé cette dynamique de surenchère. Les deux pays capteraient 70 % des bénéfices financiers que l’IA apporterait à l’économie mondiale d’ici 2030. Sur les 4 500 sociétés évoluant dans l’IA dans le monde, environ la moitié opère aux États-Unis et le tiers en Chine ».

L’effort de rattrapage de la Chine vise à acquérir une souveraineté sur l’ensemble de la chaîne de valeur des semi-conducteurs en 2025. En octobre 2019, la Chine a ainsi annoncé « la mise en place d’un fonds d’investissement doté de 26 milliards d’euros dédié à assurer sa souveraineté dans les semi-conducteurs, dans un contexte de sanctions américaines destinées à priver les entreprises chinoises comme Huawei de composants clés, des pièces logicielles (tel Android) aux éléments de processeurs, sans même évoquer la dépendance chinoise aux brevets, machines et ingénieurs américains ».

Pour autant, la Silicon Valley conserve un leadership sur cette industrie susceptible néanmoins de s’effriter en raison des conflits à répétition entre ses acteurs clés (Qualcomm, Apple, Intel). Toutefois, Les Etats-Unis et leurs alliés (Corée du Sud, Japon, Taïwan, pays européens) totalisaient en 2017 près de 79 % de la production mondiale de puces électroniques, contre 15 % pour la Chine.

Par ailleurs, une « course aux armements » en IA serait en voie de matérialisation : ces dernières années, « la Chine et les États-Unis ont dépensé des milliards de dollars dans le développement de systèmes d’armes autonomes (drones, missiles, robots tueurs…). Parce que l’IA est une technologie à vocation universelle, comme avant elle le moteur à combustion ou l’électricité, à la différence d’une arme, la démarcation entre ses usages civils et militaires sera plus complexe à établir, à l’exemple du drone ».

L’ordre mondial qui s’esquisse verra la logique du « winner takes all », renforcée avec une concentration des richesses sans précédent entre les mains d’une poignée d’acteurs privés américains et chinois. L’IA et la robotisation des activités économiques « bénéficient en effet, et bénéficieront davantage à l’avenir, en priorité aux détenteurs de capitaux intellectuels ou matériels (innovateurs, investisseurs et actionnaires) alors que les salariés dont les métiers disparaissent ou sont concurrencés par la machine s’appauvriront ».

Dans le même temps, la démocratisation de l’IA amplifiera la course aux talents, puisque « disposer d’une masse critique de cerveaux s’impose, et s’imposera davantage encore, comme une donnée stratégique fondamentale pour les États et les grandes entreprises. Etats, grandes plates-formes, start-ups, grandes entreprises traditionnelles et institutions de recherche luttent pour attirer les meilleurs experts, souvent d’ailleurs au détriment de la recherche publique ».

 

Rubrique « Lu Pour Vous »

24 septembre 2026

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