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«La souveraineté numérique»

Bellanger. P, Institut Diderot, Paris, juin 2019, 52 p.

En guise d’introduction à ce rapport, l’auteur s’interroge : «lorsqu’au début du XIXe siècle, la conjugaison des progrès techniques et des inventions lance la révolution industrielle, comment prévoir, il y a deux cents ans, qu’elle provoquerait la déflagration d’un si brutal bouleversement planétaire ?».

Et l’auteur d’établir la différence : «nous venons d’un monde lent et déconnecté où chaque objet à des propriétés intrinsèques et les actions sur ces objets ont des résultats prévisibles. Nous sommes désormais dans un monde rapide et connecté. Ici, chaque objet relié au réseau devient le réseau lui-même et donc ses propriétés, sa nature, changent fondamentalement».

Chaque action ici n’est plus définie par sa cible, mais par ses relations. Désormais connectée, «l’action se répercute, s’inverse, s’amplifie, se combine, mute sur le réseau entier».

La notion de réseau est par conséquent, centrale car, en grandissant, ce dernier ne gagne pas seulement en taille, ses propriétés changent : «Chaque nouvelle connexion change le réseau. Un réseau social d’amis peut devenir, ainsi, le vecteur d’un ultra-ciblage publicitaire puis un système de contrôle social et de manipulation de masse, puis enfin le socle de l’oppression numérique d’un gouvernement autoritaire».

L’exemple des États-Unis est éclairant, où l’Internet, porté à ses origines par l’armée, devint d’abord la belle symbiose entre l’université et la créativité des sixties, pour évoluer ensuite en une alliance entre de hardis entrepreneurs et l’industrie du renseignement pour proposer, en échange de données, de merveilleux services autant appréciés qu’indispensables.

Internet est devenu ainsi l’extension informatique des États-Unis, pour une forme nouvelle de puissance : le cyber-empire.

Sur Internet, aucune loi ne s’applique, aucun règne étatique n’affecte sa puissance libertaire… Sur Internet, «les petites entreprises deviennent gigantesques à toute vitesse. L’audace et la vision permettent de perdre des milliards et d’en gagner autant… ».

Dans le même temps, et dans cette économie du troc, «nous échangeons les services contre des données, qui permettent par la connaissance qu’elles apportent sur nous-mêmes et les autres, d’orienter nos choix, et donc de restreindre notre liberté personnelle et collective».

Dans un monde informationnel, la donnée est capitale, la donnée est le capital. Jadis, le pouvoir était à l’investissement, aujourd’hui le pouvoir est au renseignement.

Mais l’Internet, à ses origines, et dès lors qu’il se lie au milieu universitaire, informatique et technophile, est une conjuration d’intellectuels pour créer un monde meilleur par le code et la connexion.

C’est donc un projet kantien, dit l’auteur. C’est-à-dire «une expression de la raison, des facultés de connaître, de comprendre et d’ordonner le monde par les sciences, les explications, les délibérations et les éclaircissements».

Autrement dit, «la réticulation de tous les savoirs et de tous, individuellement et collectivement, est la culmination du projet du siècle des Lumières de promouvoir les connaissances et, par là même, de libérer les individus et les sociétés de l’obscurantisme et de la tyrannie. Cette sortie des ténèbres est la clef du progrès de l’humanité».

Internet est par conséquent, une cérébralisation du monde et ce cerveau numérique est à l’image du cerveau humain : «la majeure partie de ses processus sont subconscients».

Ainsi, «un logiciel, un algorithme sont de la pensée humaine codée. Seul un tiers de nos capacités cérébrales serait dédié à la cognition rationnelle. Si la majeure partie du flot de nos pensées ressort de ces dimensions inconscientes, dès lors que le réseau se développe, il quitte le domaine de la raison, du contrôle et de la connaissance de sa propre pensée. Internet code et relie les rêves. Pour faire américain et donc être pris au sérieux, je dirai : the dream is the network».

Par extension, cette «croissance cérébrale inversée» se prolonge à l’organisme, à la société, au territoire : «l’innervation de la réalité par le réseau et ses capteurs ainsi que l’omniprésence des machines à tous les niveaux, rompt ainsi par ce tissage numérique la distinction cartésienne traditionnelle entre l’esprit et le corps».

C’est ce réseau qui devient en somme, le support de nos sociétés. C’est cet Internet de l’inconscient qui devient le réseau et donc le monde.

L’une des caractéristiques supposées de l’inconscient est l’incapacité de différencier le réel de l’imaginaire. «Dépourvu d’accès aux sens, l’inconscient vit aussi intensément une situation évoquée que vécue. Tout est vrai pour l’inconscient».

En d’autres termes, «il n’y a plus de vérité sur le réseau, il n’y a plus de vrai, il n’y a plus de réel. L’Internet devient l’inconscient du monde».

Jamais par ailleurs, la surveillance industrielle des populations associant les entreprises et les agences d’État n’avait été aussi massive et efficace, note l’auteur.

Cette visibilité «altère les comportements et l’identité : chaque acte condamne à l’infini. Mais désormais, cette incarcération dans ses propres données n’est plus une fatalité».

L’hyper-trucage peut par exemple, manipuler une conversation sur le vif et changer nos propos. «Qui pourra dire demain, que l’appel d’un conjoint ou qu’un participant à une visio-conférence ne sont pas des hyper-trucages en direct ?».

L’University College de Londres a d’ailleurs développé un programme «My Text in Your Handwriting», qui reproduit fidèlement l’écriture manuscrite d’un individu à partir d’un simple échantillon.

Les États s’inquiètent de cette pollution par les rumeurs et certains vont jusqu’à confier à des entreprises privées, le soin de filtrer les informations mensongères.

C’est un précédent dangereux, relève l’auteur, car «comment peut-on accepter de privatiser la vérité ? ».

Cette démission de l’autorité fait penser à celle de l’Empire romain, affaibli, confiant aux tribus barbares la protection de ses frontières.

L’exemple le plus manifeste d’une telle réalité est donné par la Chine et son «système de crédit social». Instauré, dès 2020, ce système traduit la volonté de mettre en place un contrôle social numérique inouï : «ce système de crédit social affectera chaque citoyen d’une note entre 350 et 950 points en fonction de son rôle et de son statut dans la société. Les personnes, comme les entreprises assujetties au même dispositif, verront leur crédit s’accroître ou diminuer en fonction de leur comportement tel qu’évalué notamment par les données recueillies sur les réseaux numériques». Nous ne sommes ici, remarque l’auteur, qu’au début d’un effondrement total du réel sur le réseau.

Il partage par là, l’avis du sociologue Zygmunt Bauman qui décrit la société contemporaine comme «une société liquide. Déstructurée, sans repère, cette société laisse les individus livrés à eux-mêmes, en compétition les uns contre les autres et soumis aux seuls impératifs de la consommation de masse».

Et ce n’est pas seulement la réalité qui est attaquée, mais nos rêves aussi : «Il est des rêves structurants qui sont nos premiers repères. Des rêves pour lesquels on est prêt à mourir : le rêve de liberté, le rêve de son identité, les aspirations les plus élevées pour soi, pour les siens, pour les autres».

Ce monde de rêve, de violence, mais aussi de générosité et d’émotion est «comme un océan subconscient. Et au rivage de notre conscience échouent constamment ses débris et coquillages venus des profondeurs».

En même temps, le réseau amplifie chaque individu en lui donnant une capacité infinie d’expression de soi. Le coût de l’organisation politique tend quant à lui, vers zéro, ce qui multiplie les perturbations exogènes, transitoires et imprévisibles.

La prolifération des attaquants potentiels et de leur capacité de nuire s’accroissent toutes deux de manière exponentielle. Cela rend la probabilité de la paix statistiquement nulle. L’ère numérique est l’âge de la paix impossible.

 Le journaliste américain Robert D. Kaplan disait : «Le Vietnam nous enseigna qu’on n’évite la tragédie qu’en pensant de façon tragique».

Parallèlement à cela ou en son sein, les cyber-empires se constituent. Ils vont «affirmer leur emprise sur leurs dépendances, par un mouvement de centralisation grâce à l’informatique distribuée (le cloud) et de renclôture par le contrôle physique et logique des terminaux aux réseaux. Les frontières numériques impériales sont inévitables».

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