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«Les géants du numérique»

David. A, Lenne. M, Rapport, Assemblée Nationale, Paris, novembre 2019, 189 p.

Ce rapport part d’un double constat : celui de l’omniprésence du numérique dans le monde contemporain, puis de la présence incontournable dans ce paysage de quelques entreprises géantes.

1. Ces géants, désignés par les acronymes «GAFA» ou «GAFAM» (pour Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) sont aujourd’hui progressivement rejoints par plusieurs entreprises chinoises, les «BATX» ou «BATHX» pour Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi.

Les «NATU», ce groupe d’entreprises américaines, apparues pour la plupart après les GAFAM (Netflix, Airbnb, Tesla et Uber) sont venues pour compléter le paysage «d’un secteur qui dépasse les frontières par nature et qui suscite pourtant des tensions croissantes, en s’inscrivant pleinement dans la sphère géopolitique».

Les «géants» du numérique apparaissent, note le rapport, comme un emblème et comme un symptôme de l’ambivalence d’Internet et du numérique, ces prodigieux outils aptes à abolir les distances et à rapprocher les êtres humains, innovations et vecteurs de progrès dans de très nombreux secteurs».

Mais le gigantisme de ces entreprises suscite pour l’Union européenne, un défi de taille. «Au carrefour d’enjeux économiques (influence sur la concurrence et les marchés, rôle prescripteur en matière de recherche et développement et d’innovation…etc.), d’enjeux éthiques et juridiques pour les utilisateurs et citoyens (protection des données personnelles, exercice de la liberté d’expression, influence sur les choix de consommation…etc.), mais aussi d’enjeux politiques et géopolitiques du point de vue d’États qui y voient des instruments de puissance plus ou moins directs ou qui à l’inverse, se retrouvent pris dans des rapports de force de plus en plus déséquilibrés, pouvant remettre en question leurs prérogatives souveraines et leur rôle de garant de l’intérêt général».

La majorité des grandes entreprises américaines du numérique (GAFAM et NATU) sont nées en Californie, dans une région connue sous le nom de «Silicon Valley», cet «espace fonctionnel qui ne correspond en propre à aucun découpage politique ou administratif».

Elles entretiennent des liens étroits avec l’État américain  à tel point que «la frontière entre les GAFAM et l’État est particulièrement poreuse, les liens inter organisationnels et interpersonnels qui unissent ces deux mondes concourent à la structuration d’un complexe techno-étatique».

Entre 2005 et 2016, Google a par exemple embauché près de 200 anciens membres de l’administration américaine, en majorité à des postes de lobbyistes, tandis qu’une soixantaine de ses employés ont rejoint l’administration ou le Congrès.

Au-delà de ces liens concrets entre les lieux de pouvoir américains et les entreprises du numérique, «le développement d’Internet a contribué à renforcer la puissance américaine dans le monde et à diffuser le «soft power  des États-Unis». Les États-Unis ont identifié la valeur stratégique d’une «exploitation politique, commerciale, culturelle et éducative de la sphère immatérielle» et ont compris rapidement que l’exercice de la puissance «dépendait aussi de la capacité à créer des dépendances durables dans le domaine de la production des connaissances».

Ces géants ont en commun, à des degrés parfois divers, d’avoir engagé une importante diversification de leurs activités et d’avoir acquis une position prépondérante dans de nombreux secteurs, en termes de nombre d’utilisateurs, de capitalisation boursière ou encore de parts de marché. Le «gigantisme» atteint par ces firmes permet aujourd’hui de les décrire comme des plateformes dites «systémiques».

Ainsi, le moteur de recherche Google concentre plus de 90% des requêtes sur Internet dans le monde, tandis que plusieurs milliards d’heures de vidéos sont visionnées chaque jour sur la filiale YouTube, bien plus que sur n’importe quelle chaîne de télévision. On estime que près de 90 %  des ordinateurs de la planète sont équipés du système d’exploitation de Microsoft Windows.

Dans le domaine des smartphones, le géant Apple est également en tête avec plus de 23 % des parts de marché, devançant toutefois de peu son rival Samsung (19 %). Ces géants dépassent tous le milliard d’utilisateurs mensuels dans le monde, et atteignent également des records en matière de capitalisation boursière et de chiffre d’affaires.

En partie du fait de l’impact de la crise liée à la pandémie de covid-19, les GAFAM ont vu leur capitalisation boursière doubler entre janvier 2019 et juillet 2020. Cumulées, «les sommes atteintes dépassent le PIB de la majorité des pays de la planète, seuls les PIB chinois et américains n’étant pas dépassés».

Fin 2020, les cinq GAFAM figuraient parmi les 10 entreprises les plus valorisées en Bourse au plan mondial, respectivement à la première (Apple), troisième (Microsoft), quatrième (Amazon), cinquième (Alphabet) et sixième place (Facebook), devant les géants chinois Tencent (septième rang) et Alibaba (neuvième rang).

Les GAFAM occupent aussi une place prépondérante en matière d’investissements en recherche et développement (R&D) : «Amazon occupe la première place mondiale en la matière, avec un total investi de 22,6 milliards de dollars en 2018, soit près de 13 % de ses revenus, devant Alphabet avec 16,2 milliards de dollars investis la même année. Microsoft et Apple occupent respectivement la sixième et la septième position avec 12,3 et 11,6 milliards de dollars investi» (la dépense intérieure de recherche et développement de la France par exemple,  représentait à la fin de l’année 2020, un peu plus de

50 milliards d’euros).

L’une des spécificités du modèle économique des GAFAM est de reposer, de façon plus ou moins prononcée, sur la collecte de données personnelles, pour partie à des fins d’exploitation publicitaire : «le marché mondial de la donnée personnelle représentait environ 164 milliards d’euros en 2017, or 95 % de cette économie est détenue par les GAFAM, et tout particulièrement par Google et Facebook, dont plus de 90 % des revenus proviennent aujourd’hui de la publicité».

Ces entreprises «extraient» les données personnelles et de navigation de leurs utilisateurs afin de les revendre à des annonceurs, qui «sur la base d’un profilage parfois extrêmement fin, peuvent ainsi cibler leurs publicités sur les utilisateurs les plus susceptibles d’être intéressés par leurs offres».

L’accumulation des données par les géants du numérique permet de réaliser des économies d’échelle et confère un avantage concurrentiel immense à un nombre limité d’entreprises.

Cette économie de la donnée se traduit par «une force de frappe d’autant plus importante que les données mobilisées peuvent être déduites via l’analyse des habitudes d’utilisation des internautes, même lorsque les informations ne sont pas fournies directement. Et afin d’affiner toujours plus son profilage, l’entreprise récupérait et analysait également des données issues des «shadow profiles», c’est-à-dire non communiquées par les utilisateurs, voire relatives à des internautes n’ayant pas créé de compte sur le réseau social».

Deux types d’effets possibles des GAFAM sur les marchés peuvent par ailleurs, être relevés : la concurrence pour le marché et la concurrence dans le marché. D’une part, «leur position peut restreindre la contestabilité des marchés. Cela peut passer par des barrières à l’entrée devenues trop importantes pour les concurrents potentiels, par exemple en raison de la quantité de données accumulées par certaines entreprises. Les restrictions sur la concurrence peuvent aussi prendre la forme de pratiques volontaires des entreprises dominantes, dont des pratiques dites «prédatrices» (rachats d’entreprises et prises de participation, copie d’un service concurrent émergent réduisant de facto l’attractivité de son offre ».

Ainsi, «entre 2010 et 2019, Google aurait pris des participations dans 111 start-ups, Apple dans 39, Facebook dans 53, Amazon dans 31 et Microsoft dans 44. Sur les 30 dernières années, près de 770 entreprises ont été acquises par les GAFAM, dont plus de 30 acquisitions pour une somme supérieure à 1 milliard de dollars».

Une autre pratique jugée déloyale a pu être constatée : le tout gratuit. Car du fait de leurs importants moyens financiers, «les GAFAM peuvent proposer des outils ou services gratuits et ainsi s’imposer face à des concurrents émergents et payants».

Dans le même temps, la position prépondérante acquise par les géants du numérique se manifeste sur le plan de la fiscalité, «soulevant des risques à la fois pour la concurrence sur les marchés et l’exercice de la souveraineté de l’État, dont le prélèvement de l’impôt est l’un des attributs. Là encore, les pratiques d’optimisation fiscale des GAFAM ont été abondamment documentées (…). L’Irlande, où le taux d’imposition sur les sociétés (IS) est de 12,5% (contre environ 20% en moyenne en Europe) fait partie des pays dont l’attractivité fiscale a été la plus mise à profit par les GAFAM, aux côtés du Luxembourg ou des Pays-Bas, où l’imposition sur les redevances de la propriété intellectuelle est nulle».

2. L’émergence de «géants» chinois du numérique est indissociable de la place conférée aux nouvelles technologies par les autorités chinoises dans le développement économique du pays et dans son positionnement sur la scène internationale. Le développement des entreprises chinoises du numérique répond donc à un objectif de souveraineté technologique, affirmé via de nombreux plans et stratégies.

La stratégie des «quatre modernisations», portée par Deng Xiaoping en 1978 après son arrivée au pouvoir, et visant à faire de la Chine une grande puissance économique, comporte d’ailleurs un volet dédié aux sciences et aux technologies, associés aux piliers portant sur l’industrie et la défense nationale (le dernier volet portant sur l’agriculture). En quelques décennies, «des moyens considérables ont été investis dans ces secteurs et dans la formation de personnels compétents, afin de faire de la Chine contemporaine une puissance scientifique indépendante, capable de rivaliser avec les États-Unis».

L’arrivée au pouvoir de l’actuel président Xi Jinping, en 2013, a confirmé cette ambition. Celle-ci s’est traduite par le lancement de nombreux plans, parmi lesquels:

°- le plan Internet + (2015), visant le développement d’Internet sur le territoire chinois, en mettant notamment en place des zones pilotes pour l’usage des nouvelles technologies par les individus,

°- le plan sur l’intelligence artificielle (2017) qui vise à «faire de la Chine le leader mondial du secteur, avec un budget initial annuel d’investissements publics de 20 milliards de dollars, qui aurait déjà été largement dépassé pour atteindre les 70 milliards».

°- le plan China Standards 2035 (2020), portant sur «l’élaboration de normes dans le domaine numérique et tout particulièrement dans les secteurs appelés à gagner en importance comme la 5G, la biotechnologie ou encore les drones et les véhicules autonomes, afin de combler le retard accumulé sur les précédentes innovations vis-à-vis des États-Unis et de l’Europe».

Les ambitions chinoises en matière numérique comportent ainsi, une forte dimension géopolitique, portée par l’objectif d’une indépendance renforcée, mais aussi d’un véritable rattrapage de l’avance acquise par les États-Unis. Le numérique fait pleinement partie de la forte rivalité géostratégique opposant aujourd’hui la Chine et les États-Unis.

Les routes de la soie numériques, qui comportent des projets très divers allant du commerce en ligne à l’installation de câbles sous-marins, «participent aussi d’une entreprise de diffusion des normes chinoises en matière de technologies, comme on le voit par exemple avec la 5G via l’entreprise Huawei».

3. C’est pour dire que le numérique est devenu un véritable «objet géopolitique», et toutes ses «couches» sont concernées :

°- la couche matérielle (l’ensemble des infrastructures physiques allant de l’ordinateur aux data centers, en passant par les objets connectés),

°- la couche logique (l’ensemble des protocoles et des applications qui permettent aux données numériques d’être produites, échangées et traitées, parmi lesquelles on peut trouver l’intelligence artificielle),

°- et la couche informationnelle (l’ensemble des contenus informationnels qui permettent aux usagers d’attribuer aux données de la valeur et du sens).

La notion de «cyber power» forgée par Joseph Nye en 2010, trouve ici sa pleine consécration. Elle repose sur «l’ensemble des ressources liées à la création, au contrôle et à la communication de l’information électronique et informatique – infrastructures, réseaux, logiciels et compétences humaines».

La dimension géopolitique du numérique et de la compétition entre géants américains et chinois se déploie d’ailleurs, depuis plusieurs années en Afrique.

Si tous les géants américains y sont plus ou moins présents, les entreprises chinoises y progressent, mais seul Huawei apparaît aujourd’hui comme un véritable «géant» dans la région.

Plusieurs éléments permettent d’expliquer cet engouement pour le continent africain. «La relativement faible pénétration d’Internet en Afrique en fait le dernier réservoir d’utilisateurs de la planète à conquérir. Le continent africain reste à ce jour et malgré des disparités régionales, le moins connecté à Internet, moins de 30 % des Africains ayant accès au haut débit mobile».

En matière de fibre optique par exemple, les entreprises chinoises sont jusqu’à présent plus présentes que leurs homologues américaines.

Huawei équipe à lui seul 70 % de la 4G africaine.

4. Le constat du retard européen en matière de numérique est notoire Il n’existe aucun «géant» européen du numérique, bien que sur de nombreux segments, des entreprises européennes puissent, sans occuper de position dominante, offrir des alternatives.

Le classement Forbes «Digital 100» qui recense les 100 premières entreprises du numérique mondiales, tous secteurs confondus, restait dominé dans sa dernière édition (2019) par les entreprises américaines et asiatiques (chinoises, mais aussi sud-coréennes et japonaises).

L’hétérogénéité de l’Europe numérique est aussi un facteur d’explication de son positionnement mondial.

Dans le même temps, l’absence de marché unique empêche les entreprises européennes du numérique de bénéficier d’économies d’échelle dans la même proportion que leurs homologues américaines ou chinoises.

Rubrique «Lu Pour Vous»,

07 juillet 2022

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