Roberto Di Cosmo/Dominique Nora, Ed. 00h00, Paris, Août 2006, 145 p.
1- Dominique Nora est diplômée de l’Institut Supérieur Agronomique de Paris et de l’ENSA de Montpellier. Journaliste au service économique de «Libération» de 1984 à 1988, il fut correspondante de la revue «Le Nouvel Observateur» aux États-Unis de 1989 à 1990 et, depuis 1991, grand reporter au service économique de ladite revue, spécialisée dans les hautes technologies.
Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages dont «Les Possédés de Wall Street» (1987, Denoël/Folio) consacré, en 1988, Prix du Meilleur Livre Financier, «L’Étreinte du Samourai: le défi japonais» (1991, Calmann-Lévy/Essai), Prix Albert Costa de Beauregard en économie en 1992 et «Les Conquérants du cybermonde» (1995, Calmann-Lévy).
Âgé de trente-cinq ans, Roberto Di Cosmo est diplômé de la «Scuola Normale Superiore» de Pise (en Italie). Titulaire d’une thèse de doctorat de l'université de Pise, il est maître de conférences en informatique à l’École normale supérieure de Paris.
Ses recherches se situent à «la croisée des chemins entre la programmation fonctionnelle, la logique, la théorie des catégories, la théorie des jeux et la programmation parallèle et distribuée».
2- «Le hold up planétaire» (publié en 1998 chez Calmann Lévy et réédité en août 2006) va à rebours de «toute la mythologie véhiculée par le marketing génial de Microsoft. Il met en garde contre les dangers que nous fait courir ce Big Brother, et contre les ambitions démesurées de Citizen Gates : le contrôle total sur toute forme de transmission et de traitement de l’information, aussi bien dans l’éducation que les transmissions bancaires, les vieux et les nouveaux médias, et jusque dans l’intimité de notre vie privée».
Et les auteurs de s’interroger : «Quel mélange de crétinisme technologique et de servilité intellectuelle fallait-il pour laisser Bill Gates bâtir en toute impunité une position de monopole absolu, en détruisant bon nombre d’entreprises dont les produits étaient de qualité supérieure? Comment a-t-il pu amasser une telle fortune en vendant des logiciels médiocres sans obligation de résultats et sans crainte de poursuites, à un coût unitaire quasi-nul et à un prix public qui ne baisse jamais?
Comment est-il parvenu à piéger les consommateurs en kidnappant leurs informations dans un format propriétaire en constante remise en cause, qui les oblige à acheter tous les ans une mise à jour de toutes leurs applications pour pouvoir simplement continuer à lire leurs propres données? Comment a-t-il piégé les compétiteurs, en introduisant des variations arbitraires dans le seul but de ne pas permettre aux produits qu’ils développent de fonctionner correctement? Comment a-t-il usé de l’intimidation auprès des distributeurs et de l’intoxication auprès des médias, pour se présenter comme le chevalier blanc de la démocratisation du savoir alors qu’il organisait méthodiquement la servitude de tous?».
Pourtant, remarquent les auteurs, «il existe des alternatives technologiques viables à l’hégémonie de Microsoft: les défenseurs du logiciel libre, issus pour la plupart de la communauté scientifique, se regroupent en association pour plaider la cause de cette voie».
Si Microsoft est peu critiquée dans les médias européens, constatent les deux auteurs, c’est en général par simple antiaméricanisme, par pure technophobie ou par une forme de fascination/répulsion pour son fondateur, Bill Gates.
Di Cosmo et ses pairs avaient l’habitude de gloser, entre eux, sur la mauvaise qualité des programmes de Microsoft, et de dénoncer la façon dont l’entreprise grignotait la sphère Internet, mais leurs propos sortaient rarement des cercles académiques.
À l’heure où «les technologies de l’information transforment à jamais la manière dont nous vivons, à l’heure où Internet s’impose comme le système nerveux de la planète, il fallait que ces opinions soient exprimées à haute et intelligible voix».
3- L’ouvrage est un profond entretien par lequel Nora sonde le point de vue de Di Cosmo, grand pourfendeur des pratiques de Microsoft et fervent adepte de la perspective du logiciel libre:
+ Au chapitre premier («Le big brother») Dominique NORA pose la question suivante: «Microsoft est en position de quasi-monopole sur certains secteurs des technologies de l’information, comme les systèmes d’exploitation et les logiciels bureautiques, mais ses ventes représentent moins de 2 % du chiffre d’affaires de l’informatique mondiale. Pourquoi, alors, faudrait-il s’alarmer de sa domination?».
«Ce 2 % n’est pas le bon critère à prendre en considération», répond Di Cosmo, car il donne «la fausse impression que l’éditeur de logiciels Microsoft n’est qu’une entreprise tout à fait marginale, parce qu’elle se retrouve noyée dans un ensemble d’activités disparates en rien comparables aux siennes, qui vont de l’assemblage d’ordinateurs à la fabrication des guichets automatiques des banques (hardware, software, services et semi-conducteurs)».
Pour lui, d’autres statistiques donnent une appréciation plus juste de la puissance de Microsoft: «le géant de Seattle réalise, à lui tout seul, 41 % des bénéfices des dix premiers mondiaux du logiciel, et les systèmes d’exploitation de Microsoft équipent plus de 85 % des micro-ordinateurs de la planète».
Il est difficile, dit-il, «de trouver un bien plus important que l’information, des services plus stratégiques que ceux qui touchent à sa création, sa transmission et sa manipulation. Si une seule entreprise, en l’occurrence Microsoft, arrive comme elle en a l’ambition, à s’arroger un quasi-monopole sur la chaîne mondiale de l’information et de la communication, alors elle représente un danger pour la démocratie».
Intel, leader mondial des microprocesseurs, adopte le même type de stratégie de conquête. Il «produit des puces toujours plus puissantes, pour motoriser des logiciels Microsoft toujours plus encombrants, qui à leur tour vous obligent à changer d’ordinateur toujours plus vite». Mais le semi-conducteur est moins stratégique que le logiciel, car, il est bien plus facile de cloner une puce qu’un logiciel complexe.
C’est dire, précise l’auteur, qu’il est «difficile de contrôler la chaîne de l’information à partir du microprocesseur, même si Intel fait des tentatives en ce sens en offrant de l’argent aux éditeurs de contenu qui acceptent que leur site Web soit optimisé pour les puces Intel, c’est-à-dire inutilisable par qui a acheté un ordinateur équipé d’une puce concurrente».
La comparaison avec le mythique «Big Brother» d’Orwell est-elle pertinente?, s’interroge Dominique Nora.
La réponse de Di Cosmo est nuancée : «dans ‘1984’, les caméras de Big Brother espionnaient les gens, mais ceux-ci restaient libres de dissimuler leurs pensées, et surtout ils savaient qu’ils étaient espionnés et étaient donc sur leurs gardes, prêts à se battre pour reconquérir leur liberté.
Dans le monde informatique moderne, par contre, le citoyen utilise en toute confiance les technologies de l’information pour sa correspondance par courrier électronique, pour communiquer par téléphone mobile, pour planifier ses déplacements, pour rédiger ses notes, pour faire ses comptes et gérer son patrimoine, pour consommer, bref pour toute activité à la fois privée et sociale.
Les entreprises, elles, confient tous leurs secrets stratégiques aux réseaux informatiques. Or, il est techniquement possible de garder trace de toutes ces informations, à votre insu et sans avoir recours à des caméras bien visibles».
Et Microsoft est en train de créer un instrument technologique qui pourrait effectivement être utilisé pour contrôler nos vies.
En effet, avertit l’auteur, «si Microsoft réussit effectivement à dominer à la fois les systèmes d’exploitation des ordinateurs personnels, les réseaux de communication, les programmes de navigation et l’intelligence des serveurs d’information qui composent le réseau Internet, le groupe sera dans une position bien plus redoutable que celle d’une entité qui aurait, jadis, contrôlé toutes les imprimeries du monde. Il aurait en effet le pouvoir de décider sournoisement qui accède à quelle information».
En d’autres termes, l’hégémonie de Microsoft sur les marchés des systèmes d’exploitation, des navigateurs et des serveurs lui permettrait de s’approprier l’ensemble des standards du réseau. Et puisque Internet fonctionne aujourd’hui grâce à des standards ouverts, des langages, des protocoles et des interfaces publiques et documentées, «enlevez à Internet toutes ses composantes basées sur les standards ouverts et les logiciels libres, et vous n’avez tout simplement plus d’Internet».
Si, pour Nora, l’on « critique Microsoft parce que l’on redoute l’impérialisme culturel américain, parce que l’on a peur de la mondialisation dont Bill Gates est devenu l’emblème », Di Cosmo apporte une réponse directe :«j’aime profondément la technologie, et c’est précisément pour ça que je ne peux supporter de la voir pervertie par une entreprise qui conçoit de mauvais produits, qu’elle fait payer cher à des consommateurs qu’elle asservit, une société qui…méprise ses clients, piège ses concurrents et étouffe l’innovation».
S’il est établi, constate l’auteur, que l’univers des logiciels pour microordinateurs est la propriété quasi exclusive de Microsoft, il est aussi établi que, avec Windows 98, cette société dominera probablement d’ici un an 90 % à 95 % du marché des systèmes d’exploitation et des logiciels bureautiques (elle est aussi le premier éditeur de programmes ludo-éducatifs sur CD-Rom).
À partir de cette véritable forteresse, Microsoft tente, par des moyens discutables, d’exporter son monopole dans trois grandes directions :
°- L’informatique d’entreprise, où «avec la formidable accélération de la puissance de calcul des machines, les tâches qui étaient hier réalisées par de très gros systèmes peuvent aujourd’hui être effectuées par des réseaux de PC».
°- L’univers d’Internet et du réseau en général largement ignoré par Microsoft, mais qui est devenu en 1995 son principal axe de développement. De ce fait, «outre sa bagarre pour le marché des navigateurs, Microsoft veut placer ses logiciels dans les serveurs Web et conçoit des outils de développement de contenu pour le Web».
°- La troisième piste d’expansion de l’entreprise consiste «à préfigurer et non pas à inventer, ce que Microsoft n’a jamais su faire, ce que seront les médias de demain. Bill Gates sait parfaitement, et c’est sa principale angoisse, que le microordinateur ne constituera pas éternellement l’unique porte d’accès à Internet. Les terminaux d’accès vont se diversifier. Demain, Microsoft veut qu’il soit au cœur des décodeurs pour la télévision interactive, des consoles de jeu avancées…des téléphones Internet, des porte-monnaie électroniques et des ordinateurs de voiture…».
A terme, prédit l’auteur, «l’intelligence de toutes les machines numériques qui nous entourent serait microsoftisée».
A la question de Nora («Comment cette start-up de Seattle a-t-elle, en vingt-trois ans d’existence, bâti un monopole planétaire des systèmes d’exploitation?», Di Cosmo donne la réponse suivante: «les fondateurs de Microsoft étaient dès le départ des hommes d’affaires pragmatiques, plutôt que des visionnaires de la technologie. Ils ont su remarquablement bien identifier les opportunités, et occuper la place avant les autres, fût-ce avec des produits médiocres. Si bien que depuis dix ans, Microsoft affiche une croissance annuelle moyenne de son chiffre d’affaires de 42 %, et de ses profits de 48 %».
Par ailleurs, Microsoft a un talent particulier: celui «de toujours coller parfaitement au marché, ce qui n’a malheureusement rien à voir avec la qualité de ses produits. Sa réactivité face à la montée du phénomène Internet, par exemple, a été spectaculaire. Microsoft n’a vraiment pris conscience du potentiel de ce réseau mondial qu’avec la popularité croissante du navigateur de Netscape».
En même temps, Microsoft a acquis «une remarquable aptitude à transformer des échecs techniques en succès commerciaux. Si ses nouveaux logiciels sont souvent catastrophiques, l’artillerie lourde du marketing arrive à les vendre quand même, en attendant que les versions suivantes corrigent peu à peu les bugs pour en faire des produits plus stables, éventuellement en rachetant ou en copiant les produits souvent meilleurs de ses concurrents».
Parce que fort riche, Microsoft rachète aussi ce qu’il ne peut pas obtenir par ses mérites propres.
Pourquoi alors, s’interroge l’auteur, le Département américain de la justice a ouvert une procédure antitrust contre Microsoft dès 1993? «Pourquoi, s’il n’y avait pas un problème grave avec les pratiques de Microsoft, un gouvernement qui révère le libéralisme économique et élève le succès entrepreneurial au rang de valeur suprême chercherait-il à rogner les ailes d’une de ses plus belles sociétés?».
Pourquoi deux longues années d’enquête n’ont débouché, en 1995, que sur un arrangement à l’amiable, de portée réduite, même si le gouvernement américain reprochait à Microsoft le fait d’imposer à ses partenaires, les constructeurs informatiques (Dell, Compaq, IBM entre autres), des contrats léonins exclusifs, et lui reproche aussi le fait de lier la diffusion de ses nouveaux logiciels à Windows, sur lequel l’entreprise est en quasi monopole?
Pire encore, remarque l’auteur, «au lieu de se voir infliger une amende financière, Microsoft a simplement dû signer un accord à l’amiable promettant de mieux se tenir… Accord qu’il a ensuite pu contourner, tant sa formulation était imprécise. Tout se passe comme si un tribunal jugeant un voleur de Mercedes pris en flagrant délit, lui expliquait… qu’il peut garder le véhicule, à condition de ne plus jamais voler cette même voiture».
Et l’auteur de conclure que «la culture de Microsoft est entièrement tendue vers l’éradication de la concurrence et le maintien de son monopole. Le développement de ses produits n’est pas dicté par le souci d’anticiper les besoins des consommateurs, mais par la logique financière: quand faut-il sortir le nouveau Windows pour assurer une maximisation des profits? Quel créneau faut-il occuper pour empêcher Netscape ou Sun Microsystems de trouver une faille dans notre cuirasse?»
Ceci est d’autant plus vrai que «la concurrence n’est efficace que quand les acteurs sont petits et ont un pouvoir limité, c’est-à-dire, quand il n’y a pas de monopoles».
+ Dans le chapitre deuxième («Contes de la folie ordinaire») Di Cosmo affirme que «l’obsolescence programmée est vraiment devenue une spécialité de Microsoft, parce qu’elle est liée à la position hégémonique de cette entreprise. Pour un éditeur de logiciels, il existe deux façons d’augmenter son chiffre d’affaires afin de dégager des profits croissants: soit il accroît sa part de marché, soit, quand le marché est déjà saturé de ses produits, ce qui est le cas de Microsoft, il arrive à vendre de plus en plus souvent aux mêmes clients. Il doit pour cela renouveler souvent ses logiciels».
Qui plus est, la demande de l’aide à Microsoft n’est autorisée «que si vous achetez le logiciel séparément de la machine, ce qui vous coûte au moins deux fois plus cher que celui qui est préinstallé sur le PC».
Par ailleurs, et contrairement à IBM ou Sun, la firme de Seattle n’a jamais eu la culture de l’informatique en réseau. De ce fait, elle peine pour adapter ses outils à un monde qui exige un haut niveau de sécurité.
Or, «cet héritage culturel pose d’ailleurs de graves problèmes quand Microsoft prétend introduire WindowsNT dans des secteurs où la fiabilité des systèmes informatiques est critique: les transactions bancaires, les processus de contrôle industriel, les autocommutateurs de télécommunications, les systèmes de positionnement de satellites, les logiciels embarqués dans les avions, les navettes spatiales ou les automobiles… Car on ne peut pas se permettre de rebooter un ordinateur de contrôle aérien, ni un système de salle de marché financier».
D’un autre côté, s’il est vrai que l’entreprise emploie des milliers de programmeurs, qui développent ou adaptent ses produits, il n’est pas moins vrai qu’aucune des innovations de l’industrie du logiciel n’est sortie de chez Microsoft. Et jusqu’en 1995, l’entreprise ne disposait même pas d’une division de recherche digne de ce nom, les département Microsoft Research de Seattle et de Cambridge, en Angleterre, ne fonctionnant que comme des vitrines.
La principale force de Windows, aujourd’hui, remarque l’auteur, «ce sont les dizaines de milliers d’éditeurs informatiques qui créent des applications compatibles».
+ Dans le chapitre troisième («La tactique du lierre»), l’auteur décrit les moyens par lesquels la firme élimine ses concurrents.
«Les plus classiques et les mieux connus sont les tactiques commerciales. À commencer par les contrats léonins imposés aux fabricants d’ordinateurs. Jusqu’en 1995, en effet, Microsoft imposait à tous les distributeurs d’ordinateurs IBM et compatibles de pré-installer sur le disque dur de la machine ses logiciels à lui: c’est-à-dire d’abord MS-DOS, puis Windows».
Pire encore, observe Di Cosmo: «si vous souhaitez acheter un nouvel ordinateur, et que vous avez déjà Windows (le cas typique des entreprises qui effectuent des mises à jour), ces grands revendeurs ne vous permettent pas d’acheter de nouvelles machines sans Windows. Ce qui veut dire que, si vous achetez votre machine en grande surface… vous n’échapperez pas à Windows».
La culture de Microsoft est donc tendue vers la suppression de la concurrence, et le moyen le plus sournois et le plus efficace pour tuer les produits rivaux, c’est de mettre à profit l’effet réseau, c’est à dire la nécessité d’interopérabilité entre les produits informatiques, pour exporter son monopole sur Windows à tous les autres segments de l’industrie informatique.
Microsoft a ainsi «la possibilité technique d’organiser, en catimini, le sabotage des produits de la concurrence sur sa propre plate-forme. Et comme un logiciel pour PC qui n’est pas parfaitement compatible avec Windows est un produit mort, cette technique peut se révéler redoutablement efficace».
Ce sont des pratiques qui font penser, dit l’auteur, «aux propriétés sournoises du lierre, réputé empoisonner les racines des plantes voisines. Mettez, par exemple, un beau laurier-thym à côté d’un plant de lierre, il meurt en quelques semaines. C’est presque toujours le sort qui attend les éditeurs prétendant écrire de meilleurs produits que Microsoft sur la plate-forme Windows».
Microsoft pourrait même «se contenter d’annoncer qu’il sortira un produit concurrent, ou une nouvelle version du même produit, sans le faire immédiatement. Cette pratique qui consiste à annoncer des nouveautés qui n’existent pas est monnaie courante dans l’industrie informatique, mais Microsoft en est le champion incontesté».
Microsoft achète aussi ou prend des participations, chaque année, dans plusieurs PME technologiques autour du monde, dans des domaines aussi variés que les systèmes d’exploitation, les applications pour PC, les serveurs, les standards multimédia et Internet, la technologie Java, les transactions financières sur Internet, les nouveaux médias électroniques interactifs, les jeux vidéo, les accès réseaux et le câble.
Elle peut aller jusqu’à supprimer purement et simplement de nombreux petits concurrents potentiels (en les poussant hors marché), en s’appropriant leur technologie et en l’intégrant à son offre.
Aujourd’hui, observe l’auteur «les seules bonnes innovations sont celles qui servent les intérêts de Microsoft».
+ Dans le chapitre quatrième («Offensive sur la matière grise»), l’auteur remarque que Microsoft était fort critiquée, «parce qu’elle était la seule du monde informatique à ne pas investir dans la recherche et à ne faire aucun geste envers l’éducation».
C’est la raison pour laquelle, elle mène depuis quelques années, «une grande offensive de charme auprès des milieux scientifiques, universitaires et scolaires».
Elle s’est mise aussi à investir récemment dans la recherche, à laquelle l’entreprise consacre plus de 3 milliards de dollars par an. Son laboratoire Microsoft Research de Seattle emploie à présent deux cents chercheurs, répartis en douze groupes travaillant sur des sujets aussi divers que la reconnaissance vocale, la théorie des décisions ou le graphisme en trois dimensions.
Ces scientifiques sont non seulement extrêmement bien payés, mais ils sont vraiment libres: «n’étant pas tenus par un agenda de recherche précis, ils font strictement ce qu’ils veulent».
Elle se pose aussi en défenseur des arts, de la culture et de l’éducation.
+ Dans le chapitre cinquième («La révolte des serfs»), l’auteur propose quelques pistes pour contrecarrer le monopole de Microsoft :
°- Côté matériel, il affirme qu’on peut «acheter un des mille et un modèles de PC avec une puce Intel, ou un Macintosh (avec puce PowerPC ou G3), ou une station de travail Sun (avec puces Sparc), Hewlett Packard (avec puces HPPA) ou Digital (avec puce Alpha), ou bien encore une machine Silicon Graphics, IBM, etc».
°- Pour ce qui est du système d’exploitation, une fois le matériel acquis, «on est encore libre de choisir quel système d’exploitation installer sur la machine. Car Microsoft n’est évidemment pas le seul au monde à en proposer. Même s’il y a des fortes chances que l’on vous ait déjà facturé Windows 98 ou WindowsNT, qui vient pré-installé sur le PC, cela ne signifie pas que vous deviez renoncer à installer un produit qui vous convienne mieux. Il en existe d’autres, qui ont fait leurs preuves. Sur un PC, par exemple, on a le choix entre des systèmes libres, comme Linux et FreeBSD, ou bien des systèmes propriétaires, comme OpenStep ou NewDeal (qui permet de convertir des vieux 286 en postes pour élèves 48), SCO Unix, Solaris...».
°- Pour les applications, on peut se «procurer des applications, comme Microsoft Word ou WordPerfect ou ApplixWords ou StarWriter, etc. pour éditer du texte, ou Apache, Netscape Commerce Server, IIS pour monter un site Web, ou Sendmail ou Lotus Domino ou Microsoft Exchange pour le courrier électronique».
°-S’agissant des formats de fichiers et les protocoles de communication, «on retrouve le clivage entre protocoles et formats propriétaires fermés (le «klingonien» de Microsoft), et protocoles et formats documentés, libres et ouverts».
Pourquoi, s’interroge l’auteur, «faudrait-il acheter tel ou tel logiciel propriétaire pour pouvoir lire un texte de loi ou un appel d’offres?».
C’est toute la perspective des logiciels libres (type Linux), qui sont conçus dans un esprit de partage par des milliers de programmeurs sur la planète, et qui sont la propriété collective de l’humanité. C’est-à-dire qu’ils sont librement modifiables et redistribuables, à condition de préserver cette propriété.
Ce qui ne veut pas dire que ces logiciels sont «dans le domaine public», auquel cas, ils peuvent être accaparés par des entreprises sans scrupule, qui les revendraient ensuite sans leur code source.
Les logiciels libres s’inscrivent ainsi, dit l’auteur, «dans le concept plus vaste d’une informatique ouverte, c’est-à-dire qui organise l’interopérabilité des produits entre eux par la publication des interfaces techniques de chacun».
Malheureusement, la puissance marketing employée par Microsoft a réussi à convaincre de nombreux décideurs d’ignorer ces aspects. En même temps, «le caractère presque gratuit du logiciel libre fait encore peur à la plupart des managers, qui ne prennent pas le temps de réfléchir aux vrais avantages que cela peut leur apporter».
Il n’est pas sûr, rappelle l’auteur, que Linux enterre un jour Windows. «Mais peut-être le modèle de création et de propagation du logiciel libre est-il celui de l’avenir… Car il n’existe pas d’entreprise assez riche, pas même Microsoft, pour lutter contre les talents conjugués des meilleurs programmeurs de la planète».
D’autant que «la raison précise de la qualité des logiciels libres est que le moteur de leur développement n’est pas l’argent qu’on peut faire en les vendant, mais le désir d’écrire des programmes qui seront ensuite utilisés par le plus grand nombre. Et il existe pour un informaticien peu de satisfactions personnelles aussi grandes que celle d’avoir contribué à écrire un programme qui est apprécié, utilisé, repris et amélioré pendant dix ans par des milliers de programmeurs et des millions d’utilisateurs, le tout pour ses mérites propres».
Le choix d’un système ouvert et libre peut, par ailleurs, «supprimer la taxe sur l’information prélevée par Microsoft, rendre nos entreprises plus compétitives et favoriser l’emploi».
Et l’auteur de conclure: «l’aventure de Linux résonne pour moi comme, trois mots qui vous sont familiers: liberté, égalité fraternité. Celle de Microsoft, vous l’aurez compris, dessine une société plus proche à mes yeux du triptyque: servitude, opacité, féodalité».
* « Le hold up planétaire » de Dominique Nora et Roberto Di Cosmo, Rubrique « Lu Pour Vous », 5 octobre 2006.