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«Surinformation et désinformation dans la guerre du Golfe»

I-Introduction

En Mai 1987, Henri Bakis a publié, dans les Presses Universitaires de France, un petit livre au titre très évocateur pour ceux qui s’intéressent au domaine de l’information et de la communication.

Paru dans la collection « Que Sais-je » et intitulé «Géopolitique de l’information », ce livre est significatif de deux réalités majeures que les technologies de l’information et de la communication sont venues consacrer et ne cesseront certainement pas de le faire encore davantage au fil du temps:

-La première réalité est que l’information/communication est aujourd’hui, comme l’a été de tout temps, une arme de guerre puissante : «si l’argent est le nerf de la guerre, le renseignement, sous toutes ses formes, est bien celui qui permet de la gagner»(1).

-La deuxième réalité est que l’information/communication n’a été que dans une moindre mesure un enjeu d’individus ou de nations, elle est bien davantage un enjeu d’États et de pouvoirs, fondamentalement traversés par des rivalités entre États mais aussi par des rivalités entre grandes firmes multinationales et entre États.

Il n’est, par conséquent, pas étonnant que les États se sont mis depuis bien longtemps à créer les grands réseaux de chemins de fer, les routes, les réseaux de télécommunications, les maisons de presse, les chaînes de radio et de télévision. Et, l’Etat-Nation n’avait pas intérêt à les céder au secteur privé, du moins pour les plus stratégiques d’entre eux comme les télécommunications et l’audiovisuel, car ils servaient les stratégies militaires et les visées géopolitiques des États, guidaient les guerres et aidaient les processus de colonisation des pays et des continents.

Cependant, l’explosion des technologies de l’information et de la communication et la profusion des supports ont, joints à la légalisation des mouvements syndicalistes et à la légitimation des franges contestataires de la société civile, permis un contre-balancement spectaculaire de l’état de monopole exercé de la part du pouvoir politique sur les médias et les télécommunications.

Ces deux mutations profondes, d’ordre technologique et institutionnel étaient, sans nul doute, à l’origine de ce qu’on appelle, de plus en plus aujourd’hui la «société de l’information» et de la thèse du «quatrième pouvoir».

Peut-on vraiment parler de quatrième pouvoir à côté des trois autres qui caractérisent les sociétés dites à démocratie libérale ?

Dans l’affirmative, qu’est ce qui reste de ce pouvoir après la grande campagne de surinformation/désinformation qui a marqué la guerre du Golfe ?

II- De la symbolique du pouvoir médiatique

Toute littérature politique (libérale la plupart du temps) portant sur l’État, la société politique, la légitimation ou encore la représentation ne peut se lire indépendamment de la distinction traditionnelle, discriminatoire par ailleurs, entre le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire.

Cette typologie, devenue un passage obligé pour les étudiants de droit, confie au pouvoir législatif l’attribution de définir les orientations et les règles de la vie sociale, au pouvoir exécutif celle de décider de la conduite et de l’exécution de l’action sociale et au pouvoir judiciaire la compétence de contrôler l’application des lois émanant du pouvoir législatif.

En effet, toutes «les luttes du XIXè siècle pour les droits de réunion, d’association, d’information, transposées aujourd’hui dans les combats contre les pouvoirs monopolistes d’information au profit du personnel politique dirigeant ou de groupes financiers, révèlent l’existence d’un ‘quatrième pouvoir’ de plus en plus important, le pouvoir d’information/communication qui agit directement aux niveaux de la transmission de l’idéologie et du travail de légitimation»(2).

Si l’idéologie est, le plus souvent, l’expression de la croyance à la signification et à l’utilité de ce qu’on fait, de ce qu’on doit faire et comme acceptation de sa place dans la configuration générale des rapports sociaux ; elle est d’abord, et avant tout, une production culturelle; et en tant une telle, elle doit être assise sur une nécessaire fonction de communication assignée par le fonctionnement de la structure sociétale : toute idéologie est obligée d’entreprendre la quête de l’optimum de pouvoir d’information/communication»(3).

C’est la raison pour laquelle et «par rapport au siècle précédent, la différence dans le combat pour la liberté d’expression n’est pas de nature. La seule chose qui ait fondamentalement changé ce sont les médias»(4) : «le pouvoir est là»(5),écrivait Halberstram au lendemain de la guerre du Vietnam et de l’affaire Watergate (1974) pour qualifier le poids et la puissance des grands médias aux Etats-Unis.

Est-il encore nécessaire de rappeler que tout système de communication est avant tout un système de pouvoir; et en tant que tel la démocratie ne doit nullement l’abolir; elle doit au contraire, le fragmenter davantage, le contraindre à s’équilibrer, favoriser l’éclosion de contre-pouvoirs le contrecarrant.

L’explosion des réseaux de communication, au premier rang desquels se trouvent les médias, ne peut que renforcer une telle tendance.

Deux démarches fondamentales reviennent en surface et apportent des éléments de nuance majeures(6) :

Pour la première (dite aussi mythologie), ce bouleversement porte en lui de nouvelles libertés (par exemple dans l’organisation du travail, dans les possibilités d’échanges quotidiens professionnels ou intimes) et donc une nouvelle démocratie plus proche à la fois de la vie locale et des besoins différenciés : l’ère de la communication annoncerait un âge d’or, disaient d’aucuns.

Pour l’autre démarche ou mythologie, ce bouleversement contient sinon le totalitarisme (1984 de George Orwell), au moins le trucage, la manipulation et le trafic d’opinion».

Si la première mission est, en grande partie, accomplie dans les principaux pays occidentaux, la seconde ne cesse aussi et davantage de l’être. Car, «à l’Ouest comme à l’Est, au Nord comme au Sud, les médias sont les éléments d’un enjeu social et politique global qu’ils reflètent mais qu’ils influencent aussi».

La radio ne fut elle pas dans les années 30 et 40 l’instrument privilégié de Roosevelt et de Staline ? La télévision n’avait-elle pas condamné Mr Carthy et servi Hitler qui exigeait que ses discours soient écoutés les fenêtres grandes ouvertes ? Churchill et De Gaule n’avaient-ils pas découvert qu’une voix sur les ondes; peut devenir un symbole ? L’effet des images n’avait-il pas acculé l’armée américaine à une défaite militaire inoubliable face aux vietnamiens ?

La caméra n’est, par conséquent, pas un simple observateur ou un innocent commentateur, elle peut être un protagoniste de drames; elle peut exacerber les combats, exaspérer la propagande mais jamais (sauf pour le Vietnam) arrêter les batailles.

C’est un jeu de pouvoir au cœur duquel prône l’informateur, le journaliste. Faut-il tout dire ? Si oui, comment le dire ? Et quand est ce qu’il est «opportun» de le dire ? Le journaliste est-il responsable de ce qu’il dit et écrit ? Comment faire la part de l’information et de la propagande dans ce qu’il dit ?

C’est un procès très fin mais sans fin.

Le personnel de ce quatrième pouvoir, qu’est le pouvoir médiatique, doit donc penser, dire et commenter l’information dans l’indépendance et la transparence: quand le célèbre présentateur de CBS, Dan Rather interrogeait brutalement G. Bush sur l’affaire Irangate, il marquait qu’il ne fait que son devoir professionnel «et soulignait qu’il n’avait fait que son métier, rien de plus, rien de moins».

Or, lorsque le même G.Bush empêchait les caméras de filmer le champ de bataille dans la guerre du Golfe ou permettait aux militaires de censurer l’information diffusée il semblerait avoir largement tiré les enseignements de la guerre du Vietnam.

III- Du mythe du «quatrième pouvoir» : les enseignements de la guerre du Golfe

A propos de l’«attitude» des médias lors de a guerre du Golfe, Serge Halimi disait ceci, : «ouverts à de courageux débats avant le déclenchement de la guerre, à la mi-janvier, les grands médias américains ont fait, depuis, assaut de ‘patriotisme’, reflétant sans sourciller les vues de la Maison Blanche et du Pentagone. Le «quatrième pouvoir» s’est rendu sans conditions; car dès le 16 janvier, «la sacro-sainte» séparation de l’analyse et du commentaire vient de craquer dans un concert d’unanimisme ‘patriotique’ : dans le pays où la séparation des pouvoirs devrait le plus être consacrée, le ‘quatrième pouvoir’ s’est soumis au premier. Quoi de plus étonnant que les journalistes américains utilisent le ‘nous’ et le ‘nos’ pour parler des troupes ‘alliées’»(7).

Quoi de plus surprenant que le journal Time(8) qualifie les troupes koweïtiennes (absentes pour ne pas dire inexistantes) de «combattants de la liberté» ? A quelle analyse, ou du moins commentaire, peut se livrer un journaliste quand il fait l’apologie du Général Schwarzkopf ou de G.Bush qualifié de courageux, calme mais ferme ?

Quelle transparence informationnelle quand « un jour l’occupation de Khafji par les troupes irakiennes est jugée aussi significative qu’une piqûre de moustiques sur le corps d’un éléphant et sa libération une grande victoire de la coalition ?».

Force est par conséquent de constater que «les grands médias d’information se sont révélés aussi dociles qu’on pouvait l’imaginait».

Martin Fitzwater, porte-parole de la Maison Blanche le reconnaît très nettement: «Le président trouve que la couverture médiatique de cette guerre est extraordinaire»(9).

Quoi de plus extraordinaire que dans le pays de Montesquieu, le premier ministre met en garde les journalistes de son pays contre «le risque de servir les intérêts d’une puissance étrangère».

Mais, au-delà de cette ingérence manifeste du premier pouvoir dans les «affaires» du second, l’avertissement de Michel Rocard aux journalistes français a permis, au moins un très large débat sur la déontologie de la profession journalistique en France, ce qui n’est la cas ni aux USA, ni en Grande Bretagne.

Pour la directrice d’information de la première chaîne française, la mise en cause permanente des journalistes par les hommes politiques est due à une méconnaissance par les seconds du métier des premiers; si «les risques de manipulation sont réels, les journalistes s’estiment assez grands pour déterminer leur propre conduite»(10).

Plus significative encore, est la position du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA)(11) qui juge cette ingérence effrayante : «le CSA n’a déjà aucun droit sur la façon dont les chaînes traitent l’information. Les hommes politiques devraient l’avoir encore moins»(12).

Ladislas de Hoyos, présentateur à TF1, reconnaît que «la vitrine n’est pas ouverte à 100%, il y a des sujets que nous ne traitons qu’avec des pincettes On cite les diamants de Giscard, Greenpeace, la Nouvelle Calédonie et le dossier complexe des territoires occupés ». On peut multiplier les exemples de cas où le premier pouvoir musèle le second;, le censure et le manipule, à commencer par la guerre des Maldives, la répression des calédoniens, à terminer par la mise en scène télévisuelle en Roumanie et l’invasion de la Grenade et du Panama en passant par la grande propagande autour du nouvel ordre mondial et de la question des kurdes. C’est dire que dans un monde où la censure se mêle à la manipulation, qui se mêle à la soumission du journaliste, le débat sur l’avenir du «pouvoir médiatique» est à reposer.

En effet, il est peut-être inconcevable de délimiter la place du quatrième pouvoir et de définir ses rapports au premier si on perd de vue les points fondamentaux suivants :

-Le premier point est que «de tout temps, les pays en guerre se sont efforcés de museler leurs médias car la communication s’est montrée une arme de guerre puissante» : on a l’impression que les nouvelles guerres se mènent par télévisions interposées.

-Le deuxième point, c’est que derrière les grands groupes de la communication trônent les groupes financiers et les intérêts d’États: les célèbres Networks américains (dont la fameuse CNN) et anglais sont, dans leur majorité, monopolisés par des hommes d’affaires affiliés au personnel politique. Ils en tirent subventions et récompenses.

-Le troisième point, est qu’hormis la vigilance, souvent mise au devant par les journalistes dont la crédibilité est rarement contestée, les risques de manipulation ne sont pas évitables quand il s’agit d’affaires d’États ou présentées comme menaçant l’intérêt de la Nation; tous les conflits planétaires ou les guerres régionales sont jugées et par les uns et par les autres comme justes.

-Le quatrième point, les rapports du «pouvoir médiatique» aux autres pouvoirs en général et à la démocratie en particulier, sont des rapports protéiformes et complexes. Repenser ces rapports c’est d’abord repenser la relation entre la société politique, la société civile et la société tout court. Celle-ci a droit à une information juste et transparente, la responsabilité du journaliste et de l’État n’étant, par voie de conséquence, que fondamentalement engagée !

Notes

(1)-El Yahyaoui. Y, «Les satellites dans la guerre du Golfe», Libération, 8 Mars 1991.

(2)-Bakis. H, «Géopolitique de l’information», PUF, 1987.

(3)-Langlois. J, «Qu’est ce que le pouvoir politique ? Essai de problématique», Anthropos, 1982.

(4)-Langlois. J, «Qu’est ce que le pouvoir politique», Ouv. Précité.

(5)-Halberstram. D, «The powers that be» (Le pouvoir est là), Fayard, 1980.

(6)-Ramses 89, Ed. Dunod, 1989.

(7)-Halimi. S, «Des médias en tenue camouflée», Le Monde Diplomatique, Mars 1991.

(8)-Time, 31 Janvier 1991.

(9)-CNN, 26 Janvier 1991 cité par S. Halimi, Le Monde Diplomatique, Mars 1991.

(10)-Le Monde du 2 et 3 Septembre 1990.

(11)-Le CSA est la haute autorité de réglementation de l’audiovisuel en France.

(12)-Le Monde du 2 et 3 Septembre 1990.

(*)-Libération, Casablanca, 7 Juin 1991

* « Surinformation et désinformation dans la guerre du Golfe» , Libération, 7 Juin 1991.

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