1-Dans sa livraison du 18 Janvier 1991, le journal «Le Monde» a rendu, sous la plume de Jean François Augereau et Jean Paul Dufour, un grand hommage aux technologies de l’information et de la communication en réservant un texte aux satellites des télécommunications intitulé «Les surveillants du ciel»(1).
Ce texte, aux odeurs «divines», fut majestueusement rédigé et publié dans «l’ambiance médiatique» (et fort médiatisé) qui accompagnait les raids aériens sur l’Irak.
Il commence par une affirmation fondamentale devenue de plus en plus une vérité sacro-sainte de la géographie politique et des stratégies militaires : «Si l’argent est le nerf de la guerre, le renseignement, sous toutes ses formes, est bien celui qui permet de la gagner».
Il continue non moins majestueusement par s’interroger : «comment dominer un conflit sans connaître la position exacte des ponts, le tracé des voies de communication, l’emplacement des sites géographiques (bases aériennes, usines d’armements, aires de lancement, batteries de missiles) ou celui des divisions ennemies. Mais aussi, comment agir efficacement sans capter les transmissions adverses, sans savoir quelle gamme d’ondes électromagnétiques utilisent les systèmes d’alarme et de surveillance de l’ennemi »(2).
S’il est incontestablement vrai que l’acheminement de l’information a été, de tout temps essentiel en période de paix, il l’est aussi et davantage dans un contexte de guerre : la guerre du Golfe est probablement, à ce propos, la première qui voit l’information non seulement se consacrer en tant que moyen pour diriger une bataille, mais aussi et surtout comme «instrument de trucage, de manipulation et de trafic d’opinion» disait Georges Orwell dans un autre contexte similaire.
2- De la relation entre les technologies de l’information et de la communication et la guerre
Tout système d’information et de communication est un système de pouvoir.
Et en cela, tous les réseaux qui le constituent sont inévitablement au cœur de rivalités ou de tensions militaires.
David Halbestram n’avait-il pas écrit «le pouvoir est là», au lendemain de la Guerre du Vietnam et de l’affaire du Watergate(3), pour montrer que l’effet des images ne peut être que dévastateur et que les séquences choisies des champs de bataille (quelques fois d’ailleurs) sont diffusées non pour arrêter les combats mais plutôt pour exaspérer la propagande ou justifier la demande d’un soutien.
C’est la raison pour laquelle, toutes les guerres de l’histoire avaient besoin de l’information soit pour localiser les positions stratégiques ennemies, soit pour les repérer et les dérouter en conséquence. Ceci a été vrai lors de la guerre de Darius contre les scythes, de Xerxès contre la Grèce, de la France contre l’Algérie, d’Israël contre les arabes, de l’Amérique contre la Vietnam, de l’Angleterre contre l’Argentine; il l’est aussi de nos jours, des «Alliés» contre l’Irak.
Si l’importance géostratégique de l’information a, de tout temps, été établie et reconnue, les procédés de sa transmission ont cependant considérablement évolué à tel point qu’on parle, à leurs égards et de plus en plus de «révolution informationnelle » pour renvoyer à la profusion de l’image et du son et surtout de leurs supports et instruments.
La communication par courrier est très lente, son contenu dense en information : lorsque Darius se prépara à la guerre contre les Scythes, il envoya des massages pour rassembler les troupes de terre, fournir les faisceaux et jeter un pont sur le Bosphore, « il a mis l’Asie pendant trois années dans un état d’agitation totale(4) .Quand les signaux arrivent, la communication fut sobre mais la rapidité assurée».
Ce n’est, à vrai dire, qu’avec l’invention du télégraphe par Claude Chappe à la fin du XVIIIè siècle, ajoutée aux possibilités énormes offertes par l'électricité, que l’on peut véritablement parler d’un bouleversement profond des conditions techniques de la communication à distance : avec le télégraphe électrique et le téléphone, la communication codée battait son plein à côté des grandes routes et des chemins de fer réputés eux aussi réseaux de communication.
L’enjeu des câbles sous marins n’a eu lieu, d’un autre côté, qu’à la fin du XIXè siècle. Avec le retard de l’Allemagne, le géographe F.Ratzel s’est fait l’avocat de la création d’une liaison sous marine indépendante du réseau britannique entre l’Allemagne et ses colonies africaines du Togo et du Cameroun et cela dans la perspective d’une guerre sur mer. Ratzel considère alors que tant « que ce monopole (des anglais) reste entier, cela représente une avance pour toute nature d’acheminement d’information et permet à l’Angleterre d’être la seule à pouvoir mener une guerre de croiseurs sur toutes les mers…une guerre sur mer sans liaisons par câbles indépendantes n’est plus pensable »(5).
Mais, au delà de l’enjeu des câbles sous-marins, fondé et démontré à plus d’un titre, l’on peut considérer que le véritable enjeu géostratégique du XXe siècle a été représenté, et de loin,par l’espace circumterrestre car, «le rythme soutenu des lancements de satellites, la succession régulière des vols habités, la diversité et l’importance des missions, ont fait de l’espace circumterrestre un véritable enjeu géostratégique»(6).
Force est de constater, par ailleurs, que ses missions (l’espace) n’ont essentiellement répondu, à côté de la fonction de télécommunications et à la fonction d’observation de la terre, qu’à une autre fonction éminemment sensible et fondamentalement «vitale» qu’est la fonction militaire.
Il n’est pas facile d’identifier la fonction militaire d’un satellite. Car au-delà de son intérêt scientifique, l’espace (et les satellites qui l’habitent) ne cessent de se militariser et de s’industrialiser. Et c’est peut être la raison pour laquelle la NASA n’opère pas uniquement dans le domaine civil mais collabore, dans le domaine militaire, avec le département américain de la Défense, qui voit la part militaire de ses crédits budgétaires de plus en plus l’emporter sur la partie civile.
Dans sa «Photographie aérienne et spatiale de la télédétection»(7), Henri Bakis fait jouer aux satellites un grand rôle dans l'évolution des conflits récents «notamment des satellites ‘espions’ pouvant soit transmettre des clichés par radio, soit retourner au sol les clichés techniques souvent préférés pour leur discrétion et la meilleure qualité des informations. Les satellites d’alerte avancés observant et dévaluant les lancements de missiles de 36 000 km d’altitude, les satellites de contrôle électronique (soviétiques) captant les émissions radio et radar (altitudes : quelques centaines de kilomètres) ; les satellites de surveillance des océans, fonctionnent selon la même principe, localisent les navires et enregistrent leurs communications à bord de satellites visant ainsi à mettre hors d’état de fonctionnement des engins dont l’importance militaire est mieux comprise.
I.Sourdès présente, à ce titre, un tableau intéressant retraçant quelques fonctions des satellites militaires par périodes triennales (8)-(9):
Reconnaissance photographique
Surveillance des océans
Alerte avancée
Contrôle électronique
Satellites anti-satellites
Communications militaires
3-Du rôle des télécommunications spatiales
Les télécommunications spatiales constituent, à vrai dire, de grandes artères de transmission de l’information. Les télécommunications spatiales abolissent la distance et les frontières et se plient souplement aux stratégies militaires et aux données géopolitiques.
Elles accompagnent les innovations aérospatiales et permettent des contacts certains entre engins ou avec le sol : « l’importance de l’information (en temps de guerre déclarée ou froide) est fondamentale et critique pour la défense anti-missiles; cela tant pour les phases de collecte (détection des mouvements de potentiels missiles adverses, identification des missiles et suivi de leur mouvements) que pour la phase de mise en œuvre de la gestion de la crise puis de la transmission de la réaction (mise en œuvre du processus de commande conduisant à la destruction des missiles adverses»)(10).
Il est incontestable, par voie de conséquence, que c’est sur la maîtrise de l’information que repose, par exemple, l’Initiative de Défense Stratégique dite «Guerre des étoiles» chère à R. Reagan (dans une moindre mesure à G.Bush ) consistant en un bouclier spatial visant à éliminer la menace des missiles balistiques nucléaires.
Il faut dire que le logiciel du système informatique de l’IDS est tellement complexe, il doit réagir en temps réel : «l’exécution d’un programme d’ordinateur remplaçant presque totalement tout processus de décision humaine»(11).
C’est dire l’importance de la fiabilité des logiciels développés pour assurer la gestion d’un tel programme car «l’IDS consiste en une défense anti-missiles balistiques et les communications entre détecteurs, les armes et les ordinateurs étant une composante essentielle et intrinsèque d’un tel projet»(12).
Toutefois, les erreurs de conception, de planification ou de coordination sont difficiles à éviter. D’autant plus difficile que le système ne cesse de se complexifier : en juin 1980, une attaque de missiles menaçant les USA a été annoncée par le commandant de l’espace aérien nord-américain. Cette fausse interprétation était due à l’analyse de signaux incorrects de circuits défectueux d’un ordinateur»13). De telles erreurs sont toujours possibles mais l’ampleur de leurs risques est immense.
4-Les satellites dans la guerre du Golfe
Dès les premiers jours de la guerre dite du Golfe, les grandes chaînes de télévision occidentales se sont empressées pour avoir l’exclusivité dans la couverture des évènements (ou du moins le privilège) d'«informer» avant les chaînes concurrentes.
Le bombardement, par les «alliés»(14), des grands sites stratégiques irakiens a séduit les chaînes de télévision, les stations de radio et la presse occidentales. Mais quand les militaires se sont aperçus qu’ils ne bombardaient, en fin de compte, que des sites artificiels, l’Irak n’ayant été qu’artificiellement touché, la machine de guerre a déçu la machine informationnelle. Car la campagne de propagande télévisuelle, en surestimant les dégâts a porté, ou cela a été ressenti comme tel, un coup dur au « moral » des troupes et à celui des téléspectateurs : «la démocratie; américaine» commença alors la censure de l’information sous prétexte que celle-ci risquerait de dévoiler la stratégie militaire des «alliés».
Cette action de censure n’a évidemment pas épargné la célèbre CNN, devenue la chaîne vedette de la guerre du Golfe; Saddam Hossein ne lui a-t-il pas accordé une interview exclusive ?
Ce n’est, d’ailleurs, pas par hasard qu’elle soit l’unique chaîne américaine à être autorisée pour transmettre des images depuis Bagdad par satellites.
Ironie de l’histoire (pour une démocratie fondée sur la séparation des pouvoirs) que G.Bush met en garde la chaîne CNN contre la propagande irakienne.
Non moins ironique le fait qu’une telle chaîne ait un tel traitement privilégié de la part de l’Irak, disaient ses détracteurs concurrentes.
Mais au-delà de ces polémiques pour la plupart sont stériles, il faudrait remarquer qu’une chaîne de télévision a inévitablement besoin de satellites de télécommunications pour pouvoir transmettre.
«Les satellites de guerre» permettent quant à eux d’identifier, de reconnaître, d’alerter et de surveiller.
Ils sont, contrairement à ceux des télécommunications, de missions différentes.
-Les satellites de reconnaissance photographique et radar dont la fonction est de larguer des capsules contenant les clichés qu’un avion spécialement équipé «repêchait» pendant leur descente vers sol. Les américains sont passés maîtres dans la mise en orbite des satellites de reconnaissance photographique; ils disposaient avant la crise du Golfe de six satellites en orbite de type KH11 et KH12 et Indigo-Lacrosse.
Ils sont «capables de prendre et de stocker des images numériques sur lesquelles seraient visibles des détails inférieurs au mètre et même d’un trentaine de centimètres».
On conçoit l’intérêt de tels clichés pour les services de renseignements quand on sait qu’une résolution d’environ 6 mètres suffit pour distinguer un pont sur un cliché, et de 4 mètres pour permettre son identification certaine et que ces chiffres passent à trois mètres et à 1,5 mètre pour le repérage d’une batterie de missiles».
Ces satellites sont, malgré cela, sujets aux perturbations dues aux conditions météorologiques; chose que les satellites radar peuvent, par contre, supporter. Ces derniers sont capables selon les spécialistes de distinguer au sol des détails de l’ordre d’un mètre la profondeur du sol.
-Les satellites d’écoute électronique dont le plus puissant a été placé par les américains en orbite géostationnaire à 36 000 kilomètres d’altitude au dessus de l’équateur.
Ces satellites «pourraient être déplacés sur cette orbite selon les besoins». Une douzaine de terminaux sont installées dans la région du Golfe pour recueillir les informations fournies par ces satellites Ils seraient néanmoins capables non seulement d’enregistrer les signaux électroniques mais de mesurer leurs caractéristiques (donc de les identifier) et d’en localiser la source».
-Les satellites d’alerte avancée. Placés sur une orbite géostationnaire, ils permettent «la détection de la chaleur dégagée par la mise à feu d’un missile ou une explosion nucléaire. Les missiles balistiques intercontinentaux sont ainsi repérés trente minutes avant d’atteindre le territoire américain».
Ces satellites dont la mission et l’efficacité sont précises, et de degrés de défaillance fort réduits, sont épaulés dans la guerre du Golfe par une armada d’avions espions.
Dès septembre 1990, les américains ont quadrillé le territoire irakien par une panoplie d’avions de reconnaissance pour pouvoir ensuite élaborer avec précision ce qu’on appelle «l’ordre de bataille adverse». Les pilotes ont reçu l’ordre de surveiller de très près le mouvement des forces irakiennes stationnées aux frontières de l’Arabie Saoudite.
Quand la guerre a éclaté, elle a donné l’impression que la puissance de l’Irak est mise à genou; le plan d’information des grandes chaînes soigneusement mis en pace par les militaires et les hommes politiques, a commencé l’encadrement des esprits et des psychologies.
L’envoi du premier Scud sur Tel Aviv était le seul indicateur pour montrer que la surprise des irakiens ne fut qu ‘éphémère, chose vérifiée avec le bombardement régulier d’Israël et la guerre éclair de Khafji.
Aujourd’hui, tout le monde (y compris les «alliés») conviennent pour dire que la puissance militaire est probablement des plus invincibles.
Les «surveillants du ciel» peuvent-ils guider les pilotes et les équipes de surveillance de terre ? L’on doute fort.
Un pilote américain n’a-t-il pas récemment déclaré qu’il ne sait , hormis les plans et les modes opératoires, quoi bombarder et qu’il lâche ses bombes à l’aveuglette ?
Si les technologies d l’information, dont essentiellement les satellites et l’informatique, rendent une guerre moins pénible, peu coûteuse et moins incertaine, elles ne permettent pas de la gagner.
Se battre pour gagner une guerre est plus pénible que se battre pour gagner une cause : les américains, et leurs satellites, ont pris l’habitude de chercher les «causes», (c’est à dire «les raisons») mais ne réussissent pas à contrecarrer une cause !
Notes
(1)Augereau. J.F,, Dufour. J.P, «Les surveillants du ciel», Le Monde, Janvier, 1991.
(2)-Augereau. J.F, Dufour. J.P, «Les surveillants», Art. Précité.
(3)-Halberstam. D, «The powers that be», Fayard, 1980.
(4)-Bakis. H, «Géopolitique de l’information », PUF,, 1987.
(5)-Ratzel, «Politische geographie», Munich, Cité par Henri Bakis, Ouv.Précité.
(6)-Sourbès. I, «Géographie de l’espace circumterrestre», In «L’information géographique», Masson, 1983.
(7)-Bakis. H, «Photographie aérienne et spatiale de la télédetection», PUF, 1978.
(8)-Sourbès. I, «Géographie.», Art. Précité.
(9)-Les satellites soviétiques présentés comme étant «scientifiques», ne sont pas pris en compte dans ce tableau.
(10)-Bakis. H, «Géopolitique», Ouv. Précité.
(11)-Lin. H, «Les logiciels de la guerre des étoiles», In Pour la science», Février 1986.
(12)-Lin .H, «les logiciels», Art. Précité.
(13)-Bakis, H, «Géopolitique», Ouv. Précité.
(*) Libération, 8 Mars 1991
* « Géopolitique des technologies de l'information et de la communication : les satellites dans la guerre du Golfe », Libération, Quotidien, Casablanca, 8 Mars 1991.