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«L’intégration régionale du Maroc en Afrique»

Conseil Economique, Social et Environnemental, Rabat, Avis n° 46,  avril 2020, 54 p.

L’enracinement africain du Maroc a une profondeur historique, note ce rapport. Cette vocation africaine a été «redynamisée au cours des vingt dernières années et s’inscrit désormais dans le cadre d’un partenariat aussi stratégique que pragmatique» avec deux objectifs:

°- participer activement au développement africain en tant qu’acteur de premier plan,

°- et «proposer une approche basée sur le principe du co-développement qui vise à favoriser la paix et la sécurité, à promouvoir une croissance partagée et une solidarité entre pays d’Afrique».

C’est la raison pour laquelle, «les politiques de coopération mises en place par le Maroc depuis le début des années 2000, ont tout d’abord favorisé une coopération active dans le domaine académique et technique avec des effets associés comme le partage de l’expertise marocaine dans des secteurs socioéconomiques notamment dans la formation, la santé, l’agriculture, les services urbains et les infrastructures. Elles ont ensuite participé à la densification des liaisons aériennes, à l’évolution des échanges commerciaux et à la réalisation d’investissements importants dans le domaine bancaire, des télécoms et de l’immobilier».

Le Maroc a engagé également une politique de coopération orientée vers la responsabilité partagée et la solidarité. Plusieurs initiatives, dans ce sens, ont été mises en place parmi lesquelles : «l’annulation de la dette des pays africains les moins avancés, l’accès au Maroc des produits de certains pays d’Afrique sans droits de douane, l’octroi de bourses d’étude et la mise en place d’une politique migratoire favorable qui a permis de régulariser la situation d’environ 50 000 ressortissants africains depuis 2014».

Or, en dépit de ces efforts, le rapport observe que «les retombées de ces partenariats n’ont pas encore atteint tous les objectifs visés et restent manifestement en-deçà des opportunités qu’offre l’intégration régionale en matière de développement économique et d’aspiration des populations». Le niveau des échanges commerciaux du Maroc avec les pays d’Afrique, ne dépassent pas 4% de l’ensemble de nos échanges, ne reflète pas le véritable potentiel et les complémentarités à mettre en place. «Les chaînes de valeurs régionales avec les partenaires africains, restent également limitées et dépendent quasi-exclusivement des filières étrangères, privant ainsi les économies africaines d’une valorisation génératrice d’emplois localement, de valeur ajoutée et de transferts de technologie».

Au plan national, l’ambition de l’intégration régionale du Maroc en Afrique «nécessite le développement d’une stratégie intégrée dédiée, appuyée par des outils adaptés, afin de renforcer les effets des initiatives développées par le Maroc pour accélérer son intégration régionale». Cela est accentué par l’absence d’une planification stratégique avec les autres pays, pour conduire des programmes communs dans les domaines de l’éducation, du transport, de l’énergie, de l’industrie, de la santé, du tourisme et de la culture.

D’autres contraintes d’ordre structurel limitent aussi les perspectives de cette intégration. Elles sont liées «au faible niveau d’industrialisation du continent, à la faible création de valeur ajoutée, ainsi qu’à la qualité des infrastructures qui reste globalement insuffisante et orientée vers les besoins des marchés extra-africains».

Quels défis pour l’économie africaine ?

La croissance économique en Afrique reste, selon le rapport, fort marquée par une tendance à la hausse depuis près de dix ans avec un taux de croissance moyen supérieur à 3%. En 2019, cette croissance a enregistré un taux de 3,4% proche de celui de 2018 qui était de 3,2%.

Mais la performance économique de l’Afrique reste «dépendante de la conjoncture internationale en particulier de la demande extérieure, notamment de la Chine qui continue à importer des matières premières, principales composantes des exportations africaines de marchandises».

Les changements climatiques, l’instabilité politique, les conséquences de la crise sanitaire qui vient de se déclencher et les problèmes de sécurité dans certains pays, sont des facteurs qui fragilisent encore davantage les économies africaines. La montée rapide de la dette publique que certains pays ont accumulée, soulève aussi des inquiétudes par rapport à la réalisation des programmes d’investissement.

Dans le même temps, «la structure des exportations africaines, encore dominée par les produits de base et les matières premières (combustibles, minerais et métaux, matières premières agricoles), explique sa faible participation dans le commerce mondial ne dépassant pas 2,5% » en 2019, contre 40% pour l’Europe, 28% pour l’Asie, 15% pour l’Amérique du Nord et 5% pour l’Amérique Latine.

Par ailleurs, l’Afrique capte une part limitée des investissements directs étrangers (IDE) au niveau mondial, soit en moyenne 4% des flux entrants et seulement 1% des flux sortants, l’Asie demeurant le premier continent bénéficiaire des IDE, et plus spécifiquement la Chine avec près de 139 milliards $US.

Le niveau actuel d’industrialisation des pays d’Afrique est encore modeste, peu compétitif et dominé par le secteur manufacturier qui représente 11% du PIB du continent. Il reste «marginalement soutenu par les secteurs porteurs de croissance et créateurs d’emplois à l’instar de l’agro-industrie, de l’énergie, de la technologie et des services à forte valeur ajoutée».

Les freins au développement d’une industrie à forte valeur ajoutée sont encore multiples. Ils résident dans «le retard enregistré dans la numérisation et les technologies de la quatrième révolution industrielle et de la faible qualité des infrastructures énergétiques, de transport et de communication».

Dans ce paysage peu prometteur, les liens économiques s’intensifient avec la Chine qui devient le principal partenaire commercial du continent africain. Le volume des échanges de la Chine avec l’Afrique a atteint 204 milliards US$ en 2018 et les investissements de ce pays de l’ordre de 36 milliards $US, représentent 39% de l’investissement total en Afrique. Les investissements chinois destinés à l’Afrique dans les infrastructures, en particulier l’énergie et les transports, restent importants. Ils représentent 25% du total des financements extérieurs pour l’Afrique dans ces deux domaines.

A côté de la Chine, l’UE reste le principal partenaire économique et bailleur de fonds du continent africain. Les relations sont dominées essentiellement par la négociation des Accords de Partenariats économiques (APE) et les questions de commerce, de développement (éducation et jeunesse), de sécurité et de migration.

Mais malgré les progrès réalisés, d’importantes contraintes subsistent : «le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté est estimé à 390 millions et celui de pauvreté multidimensionnelle à 544 millions de personnes, soit 54% de la population africaine» en 2019.

Les systèmes de santé sont également très fragiles et sous-dimensionnés (nombre de médecins, nombre de lits d’hôpitaux, taux d’équipement). Ils sont ainsi soumis à une forte pression lors des épidémies (Ebola, Covid-19).

Le marché de l’emploi reste également caractérisé par un haut niveau de représentation du secteur informel, «estimé à environ 53% des activités non-agricoles, et un faible niveau de progression de l’emploi qui stagne autour de 0,2%. A signaler qu’environ trois quarts des emplois dans le secteur informel sont des femmes».

Quels enjeux pour l’intégration régionale en Afrique ?

Les pays africains ont adopté, note le rapport, l’intégration économique régionale comme objectif majeur de leurs stratégies de développement aux fins d’accélérer et renforcer le développement économique et social et surmonter l’isolement de leurs économies. Cette intégration «constitue un impératif pour créer des marchés suffisamment vastes et attractifs pour l’investissement et le commerce, deux facteurs nécessaires pour générer une croissance durable, créer des emplois et assurer la transition vers une croissance inclusive».

Selon des estimations de la BAD, l’élimination des barrières douanières entre tous les pays africains pourrait entraîner en 2022 une hausse de 52,3 % (soit un total de 34,6 milliards $US) des échanges commerciaux intra-africains, par rapport à un scénario de référence de 2012.

A titre d’exemple, «le niveau des échanges intra-africains, dont le taux se situe entre 15% et 18% selon la source consultée, est relativement faible en comparaison avec d’autres régions du monde comme l’Europe (67%), l’Asie (61%) ou encore l’Amérique du Nord (50%)».

L’intégration financière et macro-économique qui consiste à faciliter la libre circulation des capitaux entre pays d’Afrique représente des secteurs moyennement intégrés dans les communautés économiques régionales, avec un score moyen de 0,399 sur 1.

La faiblesse du niveau de l’industrialisation, d’harmonisation des politiques sectorielles (agro-industrie, extraction et valorisation des minéraux, produits pharmaceutiques, biens de consommation, automobile, textile, etc.) et des compétences, constitue la principale contrainte.

L’éducation représente également un domaine dans lequel l’intégration est encore faible en Afrique.

S’agissant du Maroc, le rapport rappelle que le cadre juridique régissant la coopération entre le Maroc et les autres pays africains repose sur plusieurs types d’accords :

°- Les accords classiques de types «NPF» ou Nation la Plus Favorisée, passés avec treize (13) pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. Ces accords ne présentent pas d’avantages particuliers si ce n’est l’application du droit commun au niveau des échanges commerciaux.

°- Les conventions commerciales et tarifaires signées avec les pays africains (Sénégal, Guinée, Tchad et Côte d’Ivoire). Elles instituent des exonérations tarifaires sur des listes de produits concernés. Actuellement, seule la convention passée avec la Guinée est opérationnelle.

°- L’initiative en faveur des 33 pays les moins avancés d’Afrique. Cette initiative prise unilatéralement par le Maroc en 2001, permet à ces 33 pays d’exporter vers le Maroc un certain nombre de produits avec exonération des droits de douane.

A ces différents accords et conventions, il convient d’ajouter :

°- Les accords de promotion et de protection des investissements, ainsi que les conventions de non-double imposition, passés avec un certain nombre de pays africains.

°- L’accord d’Agadir instituant une zone de libre-échange entre 7 pays arabes dont 3 sont en Afrique (Maroc, Tunisie et Egypte).

- Et de nombreuses conventions, portant sur des projets de coopération concrets impliquant à la fois des organismes publics, des opérateurs privés ou encore des ONG.

A partir des années 2000, une nouvelle approche de coopération a été adoptée par le Maroc envers l’Afrique sub-saharienne (400 accords avec plus de 40 pays). Cette approche qui place le domaine économique au coeur de ce partenariat, «couvre également les volets sociaux et environnementaux, au service du bien-être du citoyen africain. Elle se base sur les valeurs propres au continent africain, comme la solidarité et l’entraide et cible le développement du commerce extérieur et l’investissement intra-africain via l’adhésion du Maroc aux espaces régionaux africains».

Au cours des quinze dernières années, les échanges commerciaux du Maroc avec l’Afrique ont augmenté de 20%, soit une hausse de 14,458 milliards MAD. Ils ont enregistré en valeur près de 40,5 milliards de dirhams en 2018. Mais «la structure des échanges extérieurs du Maroc avec ses partenaires africains, reste polarisée sur un nombre limité de produits. Les exportations en 2018 ont concerné essentiellement les engrais, les conserves de poissons, les poissons frais, les produits d’alimentation, les voitures de tourisme et les fils et câbles électriques».

Les importations marocaines en provenance de l’Afrique (principalement de l’Afrique du Nord) sont constituées essentiellement de gaz de pétrole et autres hydrocarbures, de produits d’alimentation (dattes) et des huiles de pétrole et lubrifiants.

Par ailleurs, les investissements du Maroc en Afrique ont fortement augmenté, enregistrant une valeur de 37 milliards de dirhams entre 2013 et 2017, soit 40% du total de ses IDE. La moitié des flux sortants de ces investissements concerne essentiellement les secteurs à forte valeur ajoutée (banques, télécommunication et assurances).

La part des investissements dans le secteur bancaire a largement évolué en passant de 32% en 2010 à 73% en 2017. La tendance a été plutôt à la baisse pour le secteur des télécommunications et celui des assurances, enregistrant successivement une chute de 42% et 19% en 2010 à 8% et 6% en 2017.

Or, malgré ces accords et conventions, il apparait, souligne le rapport, que les pays qui ont réussi sont ceux qui disposent de ressources financières, de capital humain et de technologie.

Les freins sont tantôt propres au Maroc, tantôt liés au contexte du continent africain. Ils peuvent être résumés comme suit :

°- Une absence d’approche intégrée : «le dispositif institutionnel chargé d’organiser la coopération africaine, est caractérisé par une multitude des intervenants, une faiblesse des moyens humains et financiers et des difficultés de coordination entre les différentes composantes».

°- Des accords commerciaux qui ne portent pas directement sur le libre-échange : «les mesures non tarifaires et la multiplicité des régimes fiscaux entre pays, augmentent les coûts de transaction afférents aux échanges extérieurs».

°- Une zone cible restreinte. Les échanges commerciaux sont concentrés sur la zone d’Afrique de l’Ouest (58%) suivie de la zone d’Afrique de l’Est (15,5%).

°- Une offre commerciale insuffisamment diversifiée. Les produits échangés portent sur un nombre limité de produits faiblement transformés.

°- Une diplomatie économique insuffisamment outillée pour assurer le suivi des accords et des projets d’investissement.

°- Une faible intégration dans le transport maritime et routier (absence de compagnie maritime nationale et régionale, faible compétitivité des coûts de transport).

C’est la raison pour laquelle, le rapport préconise «d’envisager une stratégie d’intégration du Maroc en Afrique en adoptant le co-développement comme mode d’action pour promouvoir un partenariat mutuellement avantageux pour le Maroc et ses partenaires africains en termes de développement économique, d’émergence d’une élite africaine formée en Afrique, de consolidation de la solidarité, de partage du savoir-faire et d’amélioration du bien-être des populations».

Il propose aussi que l’intégration régionale du Maroc en Afrique soit érigée en priorité nationale, en proposant des mécanismes pour accompagner la mise en oeuvre des projets de co-développement.

Une telle intégration serait de nature à assurer «un caractère à la fois global, cohérent, inclusif et pragmatique au processus d’intégration dans le sens où elle (i) intègre l’ensemble des dimensions d’ordre économique, social, environnemental et culturel ainsi que l’ensemble des parties prenantes (secteur public, privé, société civile, centres de recherche), (ii) s’articule avec les stratégies sectorielles développées par le Maroc et les partenariats mis en place, (iii) s’inscrit dans la feuille de route d’Abuja et de l’Agenda 2030, (iv) appelle à renforcer la solidarité entre pays d’Afrique et (v) met en avant l’importance d’investir dans des chaînes de valeur régionales».

Pour construire cette stratégie, le rapport considère nécessaire «la prise en compte d’une approche intégrée articulée autour de quatre grands piliers : (1) le développement économique durable, (2) l’amélioration des conditions de vie des populations, (3) la durabilité environnementale et sociale et (4) l’amélioration de la gouvernance du processus d’intégration».

Rubrique «Lu Pour Vous »

30 mars 2023

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