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«L’avenir du conflit entre chiites et sunnites»

Larroque. A-C, Institut Diderot, août 2016, 38 p.

La connaissance de l’Islam est nécessaire, selon l’auteur, et ce pour deux raisons principales : parce que l’Islam est en passe de devenir la première religion monothéiste dans le monde et (seconde raison) parce que son implantation correspond à des zones d’instabilité géopolitique : «minoritaire, il nourrit islamisme radical et terrorisme, incarné en États islamiques, il oppose un modèle théocratique aux démocraties occidentales dans des conditions peu propices à la coopération et la paix».

Mais l’opposition entre chiites et sunnites n’est, estime l’auteur, qu’un facteur «au sein d’un ensemble de différences ethniques et culturelles qu’il faut prendre en compte si l’on veut comprendre les conflits qui secouent la région». En fait, la grille de lecture confessionnelle oublie souvent un fait majeur : «selon les périodes, les intérêts politiques et géostratégiques en jeu, les communautés chiites et sunnites ont pu, parfois pendant plusieurs siècles, coexister de manière relativement pacifique».

C’est la raison pour laquelle, les conflits actuels au Moyen-Orient ne doivent pas être réduits à leur dimension confessionnelle, la religion étant surtout un instrument dont se servent les puissances en vue de servir leurs intérêts géopolitiques.

Il faudrait rappeler que l’Islam est la deuxième religion la plus pratiquée dans le monde, derrière le christianisme. Si les musulmans sont, dans leur très grande majorité, sunnites (entre 85 à 90%), les chiites sont majoritaires en plusieurs endroits. Ainsi, environ 70% de la population du Golfe persique est chiite.

Hors du Moyen-Orient proprement dit, l’Azerbaïdjan est aussi un pays à majorité chiite, avec 55 % à 60 % de pratiquants. D’autres pays ont des minorités chiites actives : l’Arabie saoudite (10%), le Yémen avec les zaydites, le Qatar et le Liban.

Il faudrait rappeler aussi que la division entre chiites et sunnites est millénaire : «A la mort du prophète Muhammad, aucun calife, littéralement, aucun successeur, n’a été désigné. Les musulmans vont alors se diviser en deux branches. D’un côté, ceux qui défendent le retour aux traditions tribales et qui estiment que la succession doit revenir à Abou Bakr, le premier compagnon du Prophète, qui l’a accompagné au moment de l’Hégire. De l’autre, ceux qui jugent que c’est Ali, gendre et cousin de Muhammad, qui doit lui succéder : étant membre de la famille du Prophète, il est pour cette raison, plus proche de la vérité, mieux à même de rendre compte de la vie de Muhammad et d’interpréter le Coran».

Les chiites sont donc ceux qui voient en Ali le successeur légitime du Prophète. L’imam est alors pour eux «l’unique source d’autorité, spirituelle et temporelle de l’Islam, contrairement aux sunnites pour qui il n’est qu’un simple chef de prière».

Le culte de l’imamat est par conséquent, au centre du chiisme. Les imams, pour les chiites, «sont des guides qui ont accès au sens caché du message divin», alors que pour les sunnites, le chef spirituel est choisi par la communauté et ne fait pas partie d’une structure hiérarchique».

Pour les chiites, les dirigeants religieux ont un rôle spirituel et politique fondamental. Ils sont «cooptés, au sein d’un clergé structuré, ont une légitimité bien plus importante, et se prononcent non seulement sur ce qui se passe à l’intérieur de leur pays, mais aussi à l’extérieur, ce qui n’est pas le cas dans le monde sunnite».

Les sunnites suivent la Sunna, c’est-à-dire l’ensemble des hadiths rapportant les faits et dires du Prophète. C’est elle qui décrit la façon dont un musulman doit se conduire au regard de la vie du Prophète.

Mais dans la mesure où les hadiths doivent être interprétés, cette Sunna va engendrer l’ijtihâd, c’est à dire la capacité d’interpréter et de créer de la jurisprudence à partir du Coran et de la Sunna. Les chiites rejettent cette tradition : «ils ne suivent pas la Sunna, ils considèrent que la vraie foi ne peut s’appuyer sur de simples récits rapportés et sur une transmission de faits et gestes dont ils mettent par ailleurs en question la véracité».

Les chiites autorisent les représentations humaines. «On a retrouvé dans le monde chiite, des représentations du Prophète datant des XIIIe et XIVe siècles. Les visages des imams Ali et Hussein (ou Husayn) sont très présents dans l’iconographie chiite, ce qui est impensable dans le monde sunnite».

En ce qui concerne Hussein, sa mort à la bataille de Kerbala, en 680, et sa décapitation est une date fondamentale pour les chiites. Elle symbolise le schisme entre eux et les sunnites : «tous les ans, lors de l’Achoura, en octobre, les pèlerins chiites vont à la Mosquée de Kerbala commémorer la mort de Hussein. Ils se flagellent pour revivre le calvaire du petit-fils du Prophète, figure de la résistance face à la persécution sunnite».

Toutefois, comprendre la fragmentation en cours du Moyen-Orient demande de «dégager les facteurs historiques et géopolitiques actuellement à l’oeuvre, plutôt que de se contenter de la grille confessionnelle. On a ainsi tendance à croire que le Moyen-Orient serait en train de se déchirer en raison de la mise en place d’un arc chiite, d’un axe stratégique coupant la région en deux depuis le Yémen jusqu’aux côtes du Liban, en passant par le Bahreïn et l’Iran».

Autrement, note l’auteur, il serait plus judicieux de voir dans les conflits actuels «une recomposition de la carte mise en place par les puissances occidentales après la chute de l’Empire ottoman et durant le XXe siècle, avec le facteur religieux comme instrument au service des différents intérêts en jeu».

La notion d’«arc chiite» n’est d’ailleurs pas neuve. Elle a été utilisée dans les années 80 pour rendre compte d’une série de conflits : guerre Iran-Irak, soutien iranien aux moudjahiddins afghans ou au Hezbollah au Liban, insurrections sunnites contre le pouvoir alaouite en Syrie…etc. L’administration Bush, après 2003, l’a remise au goût du jour pour expliquer les conflits actuels.

Il est vrai que les questions confessionnelles sont un facteur important, mais «les confrontations actuelles s’expliquent avant tout par des raisons politiques, économiques et sociales».

L’intervention américaine de 2003 en Irak est évidemment une date clé pour la région. Après quarante années de monarchie sunnite, et quarante années de république sunnite puis baasiste et laïque, les chiites accèdent au pouvoir en Irak.

Les discours caricaturaux prennent le pas : «pour les sunnites irakiens, les chiites sont des traîtres, des collaborateurs, des safavides, vendus aux États-Unis et à l’Iran, pour les chiites, les sunnites ne sont que des terroristes et des wahhabites».

La capitale Bagdad traduit la partition entre les deux communautés : les sunnites occupent principalement la rive occidentale du Tigre, les chiites la rive orientale. A certains endroits, des murs ont été construits pour séparer les deux communautés.

D’un autre côté, l’auteur rappelle que l’Iran et l’Arabie saoudite sont les deux grandes puissances dans la région. Elles ont une histoire séculaire, et donc une forte légitimité historique. Elles sont par ailleurs, deux grandes puissances pétrolières sinon rivales, du moins concurrentes.

Cette concurrence économique et géopolitique a pris la forme d’une confrontation confessionnelle. Autrement dit, «chacune des deux puissances se sert maintenant de la religion pour se légitimer aux yeux de leur population et du Moyen-Orient. L’instrument confessionnel sert aussi à «satelliser les autres groupes ou pays de la région. L’Iran, par exemple, dispose de succursales hors de ses frontières, que l’Arabie saoudite attaque de son côté. C’est le cas en Syrie ou au Yémen».

Le conflit entre sunnites et chiites sert ainsi de justification aux confrontations entre puissances d’un Moyen-Orient en pleine recomposition, et ce même si le facteur confessionnel ne suffit pas à expliquer les affrontements actuels.

Rubrique «Lu Pour Vous »

2 mars 2023

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