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«Maroc : d’un conservatisme à l’autre»

«Maroc : d’un conservatisme à l’autre»

Hibou. B, Fasopo, Paris, 2009, 43 p.

La colonisation française au Maroc ne fut pas une parenthèse, note d’emblée l’auteure, mais bien au contraire, «un considérable processus d’appropriation. Entendons le mot dans les deux sens : mainmise et façonnement».

Elle participa activement, note-t-elle clairement, «à la reformulation de l’imaginaire politique marocain, de son concept clé, le Makhzen, et de ses modes de gouvernement spécifiques».

 Ce même processus d’appropriation eut lieu à l’indépendance, car, au Maroc, l’exercice du pouvoir entremêle pouvoir bureaucratique et pouvoir politique, structures politico-administratives et structures directement liées au Palais, gouvernement et Makhzen.

En instaurant un ordre bureaucratique et politique directement lié au pouvoir colonial, tout en conservant la forme monarchique du pouvoir chérifien, «le Protectorat institutionnalisa la dualité du système».

Ce dualisme prit une forme sans doute plus affirmée et plus structurée, du fait de la spécificité de la politique suivie par le colonisateur français : le principe de base fut de conserver officiellement l’Etat chérifien aux côtés des rouages de l’Etat colonial. Il s’explique en outre, par le souci de la part des autorités coloniales, de bénéficier de la légitimité du pouvoir chérifien.

Contrairement aux autres colonies, la métropole avait maintenu les institutions du Maroc, qui se gouvernait et s’administrait lui-même sous le contrôle d’une puissance européenne, la France, qui dirigeait l’armée, les finances et le développement économique.

Lyautey contribua à l’instauration dudit dualisme en tentant d’épurer le Makhzen de toutes influences étrangères. Il organisa le gouvernement selon les principes de deux administrations séparées. «Il planifia la ville en séparant les quartiers européens des quartiers marocains. Il créa des écoles musulmanes ou berbères, aux côtés des écoles françaises. Il maintint les juridictions musulmanes pour les Marocains et importa les juridictions françaises pour les colons».

Lyautey et ses hommes s’attelèrent donc à un subtil travail de bureaucratisation et de modernisation des rouages internes du Makhzen par simplification et spécialisation: «à l’Etat colonial revenait les réformes économiques, fiscales, administratives et militaires, au Makhzen tout ce qui était lié au sacré et qui touchait à l’équilibre de la société».

A l’indépendance, «le legs administratif fut direct et immédiat, avec le maintien des structures coloniales et même d’une partie des fonctionnaires français, désormais assistants ou coopérants. Parallèlement, la monarchie indépendante se construisit sur le modèle français, en adoptant une Constitution et des modalités d’intervention qui ne dépareillaient pas avec celles de l’ancienne métropole».

Dès 1960, le Palais, et en son centre le Sultan, constituèrent le pouvoir incontestable au Maroc. Ce dualisme ne divisa plus, comme durant le Protectorat, la société marocaine en deux. «Mohamed V et surtout Hassan II, reconstituèrent rapidement un cadre de vie politique qui permit au pouvoir central de renouer avec les réseaux d’influence et d’intérêts locaux que le Protectorat avait dominé et manipulé» : la bureaucratie nouvelle, celle de l’indépendance, n’était pas coupée des intérêts locaux. Elle joua parallèlement, mais aussi conjointement aux liens de fidélité et de cooptation du Palais, renforçant la position et le pouvoir de ce dernier.

C’est pour dire, rappelle l’auteure, que le processus de renforcement du Makhzen, que le Protectorat avait entamé pour des raisons stratégiques, n’a cessé de se poursuivre.

Concrètement, cela se traduit par la création et le développement de conseils et d’instances, créés par le roi et dont les membres sont nommés par lui, qui œuvrent en parallèle avec les services administratifs de l’Etat. Ces derniers «ne sont cependant pas supprimés et ils remplissent un autre rôle, celui de la routine bureaucratique. En termes d’orientation et de publicité cependant, ces instances non élues prennent le pas sur les instances élues et sur l’administration, et chaque fois qu’un problème s’impose sur la place publique, dans le domaine économique, social, culturel ou politique, le roi nomme un conseil consultatif. Tout récemment encore, c’est Mohamed VI et non le gouvernement qui a décidé de créer un Conseil supérieur de la communauté marocaine à l’étranger».

En sus des commissions, le dédoublement se traduit aussi par la création de fonds, au poids financier et politique de plus en plus important. On peut ainsi citer «le fonds Hassan II, en charge des grands travaux que promeut actuellement Mohamed VI, le fonds de lutte contre les effets de la sécheresse, l’Agence de développement social qui prend en charge une part importante de la politique sociale du pays, la Fondation Mohamed V de lutte contre la pauvreté, l’Agence du Nord, qui a pour objectif de développer cette région longtemps laissée en jachère par Hassan II, en rétorsion à une opposition sourde, le Fonds Mohamed V qui assure une aide aux émigrants et tente d’orienter les investissement issues de leurs remises, la Fondation royale de protection de l’environnement… ».

On voit là, observe l’auteure, réactivé un savoir-faire, qui existe depuis le 19ème siècle et qui a été renforcé par la colonisation: «le doublement des institutions par des liens personnalisés et le développement d’un système de cooptation qui vise des groupes minoritaires ou des personnes dépourvues d’ancrage tribal et incapables de mobiliser du soutien en dehors du sérail» : Les technocrates d’aujourd’hui apparaissent comme les khadim d’hier, «ces commis dont l’ambition ultime est de servir, dont le pouvoir se construit et s’entretient à l’ombre du calife».

En jouant sur le registre de la dépolitisation, ces technocrates semblent ainsi reformuler la dualité que le Makhzen a cultivée depuis l’indépendance et exprimer la volonté de distinction vis-à-vis de l’administration et du gouvernement. Ils alimentent ainsi «la décrédibilisation du politique incarné par les partis, le Parlement, les élections... ». Ils contribuent clairement au renforcement du Palais dans la vie politique, mais aussi dans la vie économique et financière.

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 8 Mai 2014

 

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