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«Les nouvelles routes de la soie»

Allizard. P, Jourda. G, Rapport, Sénat, Paris, 30 mai 2018, 183 p.

En 2013, le Président chinois a lancé son projet des nouvelles routes de la soie. Des lignes gigantesques de communication routières, ferroviaires, maritimes et électroniques reliant la Chine à l’Europe et à l’Afrique orientale, allaient être mises en place.

Deux axes composent ces nouvelles routes: un axe terrestre traversant l’Europe centrale, l’Asie centrale, la Russie, le Caucase, mais aussi la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan, et un axe maritime reliant la Chine à l’Afrique orientale et à la Corne de l’Afrique.

Elles concernent «directement 70% de la population mondiale, 75% des ressources énergétiques mondiales et 55% du PIB mondial». Les montants consacrés par la Chine à cette politique seraient compris entre 5 000 et 8 000 milliards de dollars dans les cinq prochaines années. Les besoins de financement pour tous les projets rattachés aux nouvelles routes de la soie pourraient dépasser le trillion (le milliard de milliard) annuel.

La Chine cumule par ces routes, les attributs d’une grande puissance: puissance économique, puissance diplomatique et puissance militaire :

°- C’est que la Chine est la deuxième puissance militaire mondiale

Le budget chinois de la défense atteint en 2018, 175 milliards de dollars, soit 142 milliards d’euros et 1,5% du PIB du pays. La Chine s’arme à grande vitesse. La marine chinoise est désormais la deuxième marine du monde, après celle des États-Unis. Dans le même temps, la Chine développe une armée moderne dont elle ambitionne «qu’elle devienne la première armée mondiale à l’horizon 2049. Les troupes chinoises ont diminué de 300 000 personnes en 2017, pour fixer l’effectif à deux millions de personnes, dans le cadre de la modernisation menée de façon volontariste, afin de se conformer aux plus hauts standards et de parvenir à se déployer sur des théâtres extérieurs».

°- La Chine est aussi la deuxième puissance économique mondiale, avec une richesse nationale évaluée par le FMI à 12 362 milliards de dollars en 2017 (soit une augmentation de plus de 9% par rapport à 2016), pour 19 377 milliards de dollars pour les États-Unis, première puissance économique mondiale. Elle est le premier exportateur mondial et le premier détenteur de réserves de change.

Avec une richesse nationale considérable, représentant les deux tiers de celle des États-Unis, la Chine «s’est parfaitement insérée dans l’économie mondiale, au point que les variations de la bourse de Shanghai sont désormais suivies de près».

Pour atteindre de tels résultats, la Chine assoit l’innovation comme principal moteur de développement en consacrant 2,5% du PIB à la recherche et définit les industries stratégiques qui doivent être les priorités économiques jusqu’en 2025. Elle souhaite devenir autonome dans les domaines tels que: «les nouvelles technologies de l’information, la robotique, le domaine aérospatial, les biotechnologies, l’ingénierie navale et ferroviaire, les véhicules électriques et de basse consommation, les équipements électriques et les équipements agricoles. La protection de l’environnement, le développement de nouvelles énergies et de matières nouvelles et l’intelligence artificielle sont également des secteurs prioritaires».

Or le modèle de croissance économique chinoise doit faire face au défi que représente sa dépendance aux crédits. En effet, «avec une dette supérieure à 260% du PIB en 2017, contre 150% en 2006, l’économie paraît en effet dopée à l’endettement». Selon le FMI, la dette chinoise pourrait, si elle conserve le même rythme de croissance, atteindre 300% du PIB dès 2022. L’endettement des entreprises est jugé trop élevé par les économistes et l’endettement des ménages chinois augmente rapidement.

Geler le crédit aurait par conséquent, un impact négatif très important sur la croissance chinoise.

Par ailleurs, «la nécessité d’écoulement des surcapacités de production chinoises est perçue par de nombreux analystes comme un puissant motif de développement des nouvelles routes de la soie, qui visent au moins autant à sécuriser les sources d’approvisionnement de l’économie chinoise, notamment en minerais rares, indispensables dans l’industrie de haute qualité et plus largement dans les nouvelles technologies, et en terres agricoles, qu’à fournir de nouveaux débouchés, de nouveaux marchés aux entreprises publiques chinoises».

C’est la raison pour laquelle, la stratégie des routes de la soie émerge petit à petit pour rassembler deux tracés : celui d’une route maritime de la soie, dite du XXIe siècle, et celui d’une ceinture économique de la route de la soie longue de 11 000 km.

Les deux routes combinées devraient former une sorte de boucle reliant trois continents : l’Asie, l’Afrique, l’Europe. Cette initiative se présente donc comme un projet géographique de connexion des pays traversés, avec une vocation de développement économique. On parlait d’ailleurs en 2014, de géo-économie, sans visée géopolitique explicite.

La présentation des nouvelles routes de la soie est organisée autour de cinq piliers :

+ Premier pilier : l’approfondissement de la coordination des politiques publiques de développement est présenté comme la priorité première du projet. Car, «les nouvelles routes de la soie se veulent être une plateforme de coopération ou de connectivité visant à améliorer l’intégration économique, afin de favoriser la croissance de l’économie mondiale. Telle l’ancienne route de la soie qui favorisait le développement des oasis et des villes carrefour qui la jalonnaient, les nouvelles routes de la soie seraient l’occasion pour la Chine d’encourager le développement de nouveaux marchés avec lesquels elle aurait des relations privilégiées au profit de tous. Les nouvelles routes de la soie traversent l’Asie centrale, le Moyen Orient et l’Afrique, qui comprennent des régions en voie de développement».

L’aspect «coopératif et sans conditions» du projet chinois est très largement mis en avant, d’autant que «les contours, les contenus, voire les objectifs des nouvelles routes de la soie, ne sont pas prédéterminés. Ils sont à dessiner, à définir. Chaque partenaire est prié de venir avec sa vision, sa compréhension, ses ambitions pour les nouvelles routes de la soie, et de les mettre en oeuvre dans un processus collaboratif, gagnant-gagnant».

+ Second pilier : la construction d’infrastructures, et leur connexion les unes avec les autres. Ainsi, «la route terrestre doit relier les grandes villes de l’intérieur chinois…à l’Europe, à travers l’Asie centrale, le Moyen-Orient et la Russie, avec des dessertes de la péninsule indochinoise et une connexion avec la route maritime au Pakistan. Tout au long de cette route terrestre en Asie, en Europe centrale, au Moyen-Orient et en Afrique, est prévue la création de parcs industriels ou de zones franches. L’autre axe des nouvelles routes de la soie, la route maritime de la soie, part des grands ports chinois, tels que Fuzhou qui passe par le Sri Lanka, l’Océan indien, fait un détour notable par l’Afrique de l’Est, franchit le canal de Suez et arrive aux ports d’Athènes et Venise».

Les infrastructures nécessaires à la mise en place de réseaux Internet indépendants du réseau mondial déjà existant, font partie intégrante des infrastructures construites dans le cadre de ces nouvelles routes. Cet aspect comprend la pose de nouveaux câbles sous-marins, souvent qualifiés d’autoroutes vitales de l’Internet mondial.

+ Troisième pilier : le développement du commerce international. En effet, en trois ans (de juin 2013 à juin 2016), le volume du commerce de marchandises entre la Chine et les pays le long des nouvelles routes de la soie, s’est élevé à 3 100 milliards de dollars, soit 26% du chiffre d’affaires total du commerce extérieur enregistré par la Chine.

+ Quatrième pilier de l’initiative chinoise est la libre circulation des capitaux, ou plus précisément les modalités de financement des nouvelles routes de la soie. On estime que la Chine a déjà engagé entre 800 et 900 milliards de dollars dans les premiers projets de la route de la soie depuis 2013. Le montant des investissements nécessaires au financement de tous les projets rattachés à ces routes est évalué à près de 1,7 trillion de dollars par an en moyenne.

La Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International ne participant pas au financement, le projet sera ainsi financé par la Banque de développement de Chine (China Development Bank), par l’Export-Import Bank of China, par l'Agricultural Development Bank of China (ABD), par la banque des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), par l’Organisation de Coopération de Shanghai, par les grandes banques publiques chinoises (CDB, ICBC, Eximbank). Des fonds chinois contribuent également au financement dont le Fonds pour les routes de la soie (Silk Road Fund) doté de plus de 40 milliards de dollars.

Pourtant et malgré les sommes extraordinaires déjà mobilisées par la Chine, le total plausible des investissements jugés nécessaires d’ici 2049, est estimé à environ deux fois le PIB annuel du pays.

+ Cinquième pilier : le développement de la «compréhension mutuelle entre les peuples», versant de la puissance diplomatique dont la Chine fait de plus en plus la preuve. En effet, quoique la construction de grands projets d’infrastructures et le développement des connexions entre eux, soit la partie la plus visible de la politique chinoise des nouvelles routes de la soie, ces dernières ont un versant culturel manifeste. S’appuyant sur le réseau des instituts Confucius et sur des forums culturels des nouvelles routes de la soie, ce cinquième pilier se déploie pour favoriser l’adhésion internationale au projet chinois.

Dès 2013, Xi Jinping a déclaré qu’il était temps d’«accroître le soft power de la Chine, d’offrir un discours chinois construit, et de mieux communiquer le message de la Chine au monde». La capacité chinoise d’investissement ou de financement par des prêts peut également être vue comme une forme de soft power.

En même temps, l’internationalisation des think tanks aux caractéristiques chinoises est un objectif fixé par le gouvernement pour 2020. Elle est menée en parallèle d’un recadrage idéologique, pour permettre de renforcer davantage le soft power de la Chine.

Rubrique « Lu Pour Vous »

23 juin 2022

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